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Mali: «En Afrique, les armées sont plutôt faibles»

Des soldats maliens, ce jeudi 21 février, aux prises avec des jihadistes dans les rues de Gao.
© REUTERS/Joe Penney

Malgré la reprise des principales villes par les armées africaines et française, la situation reste profondément instable au Mali. Le Comité international de la Croix-Rouge alerte d’ailleurs sur la difficulté qu’ont les populations de déplacés à revenir chez elles. Peer de Jong, ex-colonel et professeur associé à l’école de guerre économique, forme actuellement des soldats destinés à servir au Mali. Il livre son analyse sur l'état des forces armées africaines.

RFI : Vous êtes actuellement dans l’ouest du Mali. Selon vous, d’où vient, aujourd’hui, le risque majeur dans le pays ? Des attaques-suicides ou des offensives terrestres ?

Peer de Jong : Plutôt des attaques-suicide, parce que l’offensive franco-malienne en direction du nord a repris tous les grands axes et les grandes villes. Donc aujourd’hui, c’est plutôt stable à ce niveau-là. Le problème, c’est qu’il y avait quand même, en gros, plus d’un à deux mille combattants islamistes, qui ont été un peu répartis sur l’ensemble de la zone. C’est un peu le coup de pied dans la fourmilière. Donc aujourd’hui on assiste à quoi ? Eh bien, à des coups d’épingle, qui vont se mener sur les grandes villes et dans l’est du Mali, particulièrement, parce que la région de Gao et la région de Kidal étaient vraiment des régions qui étaient totalement sous contrôle des forces rebelles.

 

Cela signifie-t-il qu’il est totalement impossible de localiser ces foyers d’insurgés ?

C’est extrêmement difficile. Encore une fois, c’est une fourmilière. Ces petits paquets de cinq, dix, cinquante hommes… Ils sont complètement paumés ! Ils n’ont rien, ils n’ont pas à manger. Donc, ils sont attrapés !

Aujourd’hui - on ne le voit pas à la télévision, il y a la radio, évidemment -, mais la police et l’armée française, et bien sûr malienne, récupèrent tous les jours des groupes de deux, trois islamistes complètement isolés. Ils les ramènent à Bamako, pour savoir d’où ils viennent.

En revanche, il existe toujours des petits groupes structurés, principalement autour du Mujao, dont Gao était la région principale. On voit bien qu’il y a une résistance à ce niveau-là : des groupes de 50 à 100 islamistes, dans l’est du pays, et puis des petits groupes répartis sur l’ensemble de la zone, qui cherchent, soit à fuir, soit à trouver des solutions. C’est pour cela qu’ils cherchent à entrer dans les grandes villes. Dans les villes on trouve à manger, on peut se protéger. C’est plus sûr pour eux.

Un porte-parole du Mujao a affirmé dans un communiqué, ce jeudi, que son mouvement pouvait entrer sans aucun problème à l’intérieur de Kidal, et du même coup, a menacé de provoquer des explosions et d’organiser des attentats sur tout le territoire. Est-ce juste une forme de propagande, ou cette menace est réaliste ?

C’est une menace totalement réaliste. Il n’est pas très compliqué, dans une grande ville africaine comme Gao, de pénétrer dans la ville, par groupes de dix, par cinq, ou même individuellement, et de se regrouper à un endroit donné. Ça, c’est la première chose. Deuxième chose, quand vous avez une djellaba ou un truc comme ça, vous pouvez mettre une arme dessous sans aucune difficulté.

Si vous voulez, le mouvement de ces forces est un mouvement qui est extrêmement facile. Aujourd’hui, les forces loyalistes maliennes principalement, le contrôle. Les populations aujourd’hui désignent ces gens-là et ils sont attrapés les uns après les autres.

Le mouvement, c’est le cœur du système du Mujao. Ces gens-là se déplacent très facilement. Le problème est : quelle est leur capacité de nuire ? Elle est limitée, puisqu’elle reste cantonnée à leurs effectifs qui sont assez faibles. Donc ce sont des attaques sous forme d’attentats ciblés, avec quelques kilos d’explosifs récupérés dans des temps antérieurs, probablement en Libye. Le deuxième point, c’est de mettre en place des mines sur les grands axes, pour déstabiliser, inquiéter. Et puis, la troisième chose, c’est des attentats ciblés.

Et aujourd’hui, les attentats ne sont pas dirigés contre des Maliens ou même des Français, ils sont surtout dirigés contre des Touaregs. Parce que la région de Kidal est vraiment une région touarègue. Et aujourd’hui on le voit, il y a eu un attentat hier (jeudi 21 février, ndlr), par exemple, avec cinq morts. C’était bien le MNLA et les Touaregs qui étaient visés, et non pas les forces maliennes.

Lorsque certains observateurs ont envisagé un retrait rapide de l’armée française, ils ont parlé trop vite ?

Je pense que l’armée française ne doit pas rester dans le nord, parce que c’est extrêmement compliqué. On devient l’ennemi public numéro 1. Ce qui n’est pas notre rôle et ce qui n’est pas l’objectif.

Donc, très concrètement aujourd’hui, l’armée française a sécurisé les axes, a pris les grands itinéraires. Elle recherche, bien sûr, ses otages de façon confidentielle. Mais la France, l’armée française, n’a pas vocation à rester au Mali, en tout cas dans le nord. Donc, on va assister dans les semaines qui viennent à un transfert de responsabilités vers des forces africaines.

Cette transmission de responsabilités se prépare. Vous y travaillez vous-même. Est-ce que l’on peut imaginer un calendrier pour ce transfert ? Quand tous les hommes de cette force seront véritablement opérationnels ?

La force qui serait disponible pour monter et remplacer les Français, c’est la Misma. C’est une force qui est coordonnée par la Cédéao. C’est en fait, l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, dont l’état-major est au Nigeria, et dont la présidence est ivoirienne. Aujourd’hui, ce sont les seules forces disponibles.

Le problème que l’on a actuellement, c’est que les forces armées africaines ne sont pas préparées. Ces armées africaines vont monter en puissance progressivement, au fil des semaines et des mois. Elles doivent pouvoir remplacer l’armée française, nombre pour nombre, en tout cas lieu sur lieu. C’est là le vrai problème de formation, et c’est aussi la question qui se pose. Ces armées africaines ont probablement été un peu délaissées au fil des années, en considérant que ce n’était pas très utile. Aujourd’hui, en Afrique, les armées sont plutôt faibles.

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