Français enlevés au Cameroun: «Une initiative locale avec ou sans l'aval de Boko Haram»

Des enquêteurs camerounais autour du véhicule de la famille de Français enlevée mardi 19 février dans le nord du pays.
© AFP PHOTO

Quatre enfants cernés par des hommes en armes. La vidéo mise en ligne lundi25 février par les auteurs du rapt du 19 février au nord du Cameroun doit en choquer plus d'un. Pourquoi cette mise en scène ? Que veulent les ravisseurs ? Marc-Antoine Pérouse de Montclos est un spécialiste du Nigeria. Il connaît bien la région de Maiduguri, au nord-est du pays, là où sont sans doute détenus les otages. En France, il est chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Les ravisseurs disent appartenir au groupe Boko Haram, est-ce que c’est crédible ?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos : C’est assez crédible, mais avec des nuances. Car la revendication d’enlèvement n’a pas été faite par le leader du canal historique du mouvement, à savoir l’imam Abubakar Shekau, mais par un groupe qui se réclame de Boko Haram. Et effectivement tout laisse à penser que ce groupe a travaillé pour Boko Haram, et continue peut-être.

Mais on ne peut pas non plus complètement écarter l’hypothèse qu’il s’agisse d’une initiative locale d’un de ces commandos de Boko Haram qui circulent en moto le long de cette frontière poreuse entre le Nigeria et le Cameroun. Il se serait retrouvé de façon un peu fortuite face à cette famille de touristes français qui se promenaient dans le parc de Wasa et, à ce moment là, aurait décidé de les enlever sans forcément répondre aux ordres d’une direction politico-religieuse.

Les images sont terribles avec ces quatre malheureux enfants. Visiblement, ils assument de telles images ?

Justement, c’est un peu étonnant. Il faut rappeler que Boko Haram jusqu’à présent n’avait jamais revendiqué et commis d’enlèvements d’expatriés. C’est là une première nouveauté. L’autre nouveauté, c’est qu’effectivement, dans le discours historique de la secte, de sa genèse doctrinale, ce groupe n’enlève pas d’enfants et de femmes. Ce qu’on croit donc comprendre en filigrane à travers la vidéo, c’est qu’en demandant la libération des femmes militantes de Boko Haram emprisonnées du côté nigérian de la frontière, les ravisseurs essaieraient ainsi de justifier le fait qu’ils se soient emparés également d’une femme et de ses enfants.

Mais en montrant ces quatre malheureux enfants au milieu de ces ravisseurs en armes, est-ce que Boko Haram ne prend pas le risque de révolter toute l’opinion publique ?

Boko Haram révolte déjà très largement l’opinion publique nigériane, notamment dans le sud à dominance chrétienne. Et même du côté des musulmans du nord-est du Nigeria, le fief traditionnel de Boko Haram, le sentiment est actuellement à la répulsion, notamment sur cet enlèvement de cette femme et de ses enfants. Il y a très clairement un sentiment de répulsion très forte.

Mais le souci, c’est plutôt le comportement des forces de sécurité nigérianes. Si, en massacrant des civils de la région, elles ne créent pas un sentiment de sympathie pour la doctrine de Boko Haram et pour ses agissements, elles provoquent en tout cas une sorte d’omerta. La population du Borno, la région où sévit essentiellement Boko Haram, a autant peur de l’armée que de Boko Haram. Il y a donc d'un côté un sentiment de détestation profonde sur les pratiques et sur la formulation de l’islam de Boko Haram, et de l'autre, la tentation pour certains aujourd'hui de rejoindre ce mouvement pour résister contre ce qui est perçu comme des troupes d’occupation nigérianes.

Jusqu’à présent, les rapts d’Occidentaux au nord du Nigeria étaient attribués à Ansaru, un mouvement dissident de Boko Haram. En fait, est-ce que Ansaru et Boko Haram, ce n’est pas la même chose ?

Au départ, on peut dire que c’était la même chose. Mais depuis 2012, ce groupe Ansaru s’est écarté et s’est désolidarisé de Boko Haram. Il y a une sorte de guerre interne, précisément sur la question des enlèvements d’Occidentaux. Ansaru est effectivement spécialisé sur les enlèvements puisqu’il considère que les principaux ennemis de l’islam, ce sont les chrétiens et, pour reprendre la rhétorique d’al-Qaïda, « les croisés en terre d’islam ». Pour Boko Haram, en revanche, les principaux ennemis étaient les mauvais musulmans, ceux qui n’appliquaient pas correctement la charia.

Je ne peux pas dire que cela soit la même chose. Ansaru est un groupe dissident de Boko Haram qui est davantage connecté à une rhétorique al-Qaïda, et qui est peut-être même financé et entraîné par eux. Tandis que Boko Haram reste très largement enraciné dans une problématique locale et beaucoup moins globale. Même si dans la vidéo, on voit effectivement une référence à des attaques contre un pays islamique qui n’est pas très clairement nommé, mais on pense évidemment à la France au Mali.

Justement, on entend le ravisseur qui annonce vouloir venir en aide à ses frères encerclés au nord du Mali. Est-ce le signe d’une action concertée entre les ravisseurs et les jihadistes du nord du Mali ?

Personnellement, je ne le crois pas beaucoup. D’abord la distance est énorme entre le nord du Mali et le nord du Cameroun. Et pour l’instant, il n'y a pas du tout assez d'éléments prouvant que Boko Haram répondrait aux ordres de groupes islamistes en provenance du nord du Mali, notamment al-Qaïda.

Contrairement à d’autres phénomènes qui auraient pu avoir lieu au Yémen ou en Somalie, ou même effectivement dans le nord du Mali, Boko Haram n’a jamais prêté allégeance par la voix de Shekau à al-Qaïda. S'ils ont exprimé leur solidarité avec des combattants islamistes du nord du Mali, ils ne sont pas allés jusqu’à une sorte de coordination stratégique. Je ne crois pas qu’al-Qaïda ait pressé un bouton pour ordonner l’enlèvement des Français dans le nord du Cameroun. Je crois davantage à la thèse d’une initiative locale, avec ou sans l’aval de la hiérarchie politico-religieuse de Boko Haram.

Quand les ravisseurs demandent la libération de femmes au Nigeria et de frères au Cameroun, n'est-ce pas quelque part un message pour dire que la libération de ces otages est négociable ?

Effectivement, il peut s'agir d'une ouverture vers la négociation et pourquoi pas, bien que ce ne soit pas affiché dans la vidéo, une demande de rançon. J’ai quand même l’impression qu’il y a aujourd’hui une place pour la négociation, y compris une négociation financière. Il faut en effet savoir que depuis deux mois, dans la région de Maiduguri, Boko Haram avait multiplié - et cela était une nouveauté - des enlèvements d’hommes d’affaires nigérians ou locaux, musulmans, qui étaient ensuite relâchés contre rançon.

On voit bien que ce groupe n’est pas forcément financé par des mouvements extérieurs, si bien qu'il attaque de plus en plus de banques localement, et depuis deux mois des hommes d’affaires, des notables locaux, qui sont donc relâchés contre rançon. Si l'on est bien dans cette dynamique, on ne peut pas exclure une demande de rançon, bien que ce groupe qui vient de revendiquer l’enlèvement des Français ne l'ait pas affiché publiquement, car tout cela est un habillage politico-religieux. Je crois donc qu’aujourd’hui, il y a place à la négociation (Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense, a affirmé ce mardi sur RTL, que la France ne négociait pas « sur ces bases-là, avec ces groupes-là », ndlr).

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