Mamphela Ramphele, dans le sillage de Steve Biko?

Mamphela Ramphele, proche de
© World Economic Forum/CC

Une femme noire lance un parti d’opposition qui pourrait rassembler les déçus du Congrès national africain. Mamphela Ramphele, 65 ans, n’a pas seulement réussi une carrière exemplaire. Elle a aussi été la compagne de Steve Biko, martyr de la lutte anti-apartheid et leader de la « conscience noire ».

« C’est possible de construire le pays de nos rêves de notre vivant », a affirmé Mamphela Ramphele, le 18 février dernier lors du lancement de son mouvement politique, Agang South Africa - qui signifie « Construire l’Afrique du Sud » dans un mixte entre sitswana et anglais (2 des 11 langues nationales). Une déclaration de guerre au Congrès national africain (ANC), au pouvoir depuis 1994.

D’entrée de jeu, Mamphela Ramphele se place en effet sur le terrain de la légitimité historique. L’égalité des droits « de notre vivant » (« in our lifetime ») était en effet l’une des revendications majeures de tous ceux qui ont lutté contre l’apartheid (1948-1991), un régime raciste qui a suivi trois siècles de colonisation.

« Le chemin accompli ces dix-huit dernières années est compromis par la mauvaise gouvernance à tous les niveaux », a insisté Mamphela Ramphele en présentant sa « plateforme » politique, qui veut se servir des réseaux sociaux et se démarquer des partis classiques. Deviendra-t-elle, lors des prochaines élections en 2014, la plus grande opposante du pays ? Cette place est pour l’instant occupée par Helen Zille, la chef de l’Alliance démocratique (DA). Cette femme blanche, ancienne maire du Cap et Premier ministre de la province du Cap occidental, draine surtout l’électorat blanc et métis : en 2009, elle avait obtenu 16,6 % des voix et l’ANC 65,9 %.

Un parcours exemplaire

Si elle sait s’entourer, Mamphela Ramphele pourrait faire éclore le parti d’opposition qui manque tant dans le paysage politique sud-africain, et capter dans l’électorat noir les nombreux déçus de l’ANC qui ne savent pas pour quel autre parti voter. Son atout : ne pas être une dissidente de l’ANC dont elle n’a jamais été membre, contrairement à Terror Lekota, ancien ministre de la Défense. Fondateur en 2008 du Congrès du peuple (Cope), Lekota était passé pour un « traître » dans les rangs de l’ANC. Il n’a récolté que 7,4 % des voix en 2009.

« La corruption, c’est du vol », martèle Mamphela Ramphele, s’attaquant à Jacob Zuma, l’actuel président, sans le nommer. Son discours ne porte pas seulement en raison de son parcours, exemplaire. Fille d’instituteurs, médecin depuis 1972, elle a continué ses études tout au long de sa vie. Nommée vice-chancelière de l’université du Cap en 1996, elle a été directrice de la Banque mondiale de 2000 à 2004, et siège dans les conseils d’administration de grandes sociétés du pays, comme Gold Fields. Des fonctions dont elle a commencé à démissionner pour entrer en politique, ce qu’elle s’était juré de ne jamais faire…

Le Dr Ramphele s’est finalement lancée, poussée par ses amis… et par les circonstances. Le climat social s’avère délétère depuis le drame de Marikana, en août 2012. Pas moins de 34 mineurs en grève ont été abattus par la police, comme au temps de l’apartheid. Le chômage, qui touche 25,5 % des actifs, ne baisse pas, tandis qu’un Sud-Africain sur quatre ne mange pas à sa faim, selon les statistiques nationales.

Mamphela Ramphele va aussi exploiter son capital de sympathie et de respect étroitement lié à Steve Biko, le leader du Mouvement de la conscience noire (BCM), mort en prison en 1977 à l’âge de 30 ans, victime du cycle de répression qui a suivi les émeutes écolières de Soweto en 1976 - en partie inspirées par sa pensée et son mode d’action. Biko, co-fondateur d’un syndicat étudiant noir, préconisait l’émancipation psychologique des Noirs, dans le droit fil du psychiatre martiniquais Frantz Fanon, auteur de Peau noire, masques blancs. Son discours porte toujours en Afrique du Sud où de nombreux jeunes se réclament de lui.

L’héritage de Steve Biko

Mais Mamphela Ramphele ne joue pas cette carte avec trop d’insistance car elle n’a jamais été « que » la maîtresse de Steve Biko - même si beaucoup la considèrent comme sa « vraie » femme. Elle a été sa compagne avant et pendant le mariage de Biko avec Ntsiki Mashalaba, dont il a eu quatre enfants. Devenue veuve, sa femme légitime était sortie de l’ombre en refusant de participer à la Commission vérité et réconciliation (CVR) lancée par le gouvernement Mandela. La famille de Steve Biko s’était opposée en 1997 à la demande d’amnestie faite auprès de la CVR par quatre policiers blancs ayant tué Biko, estimant qu’elle les priverait de toute justice. La CVR avait finalement refusé l’amnestie aux meurtriers de Biko, leur reprochant d’avoir menti au cours de l’enquête.

Enceinte au moment de la mort de Biko, Mamphela Ramphele avait donné naissance à un fils, Hlumelo (« la branche d’un arbre mort » en xhosa), dans des conditions très difficiles. Elle était alors assignée à résidence dans le township d’une zone rurale proche de Tzaneen, dans le nord du pays (très loin de son fief de King William’s Town, où se trouve la tombe de Biko). Un township qu’elle n’a quitté qu’en 1984 après l’avoir radicalement transformé. Elle y a mené une croisade pour construire une clinique, lancer des projets de développement et changer les mentalités, notamment chez les femmes.

Pourra-t-elle en faire de même, trente ans plus tard, à l’échelle de tout un pays ? Elle peut compter sur le soutien de son fils, 34 ans, un banquier d’affaires qui commence à prendre la parole et égratigne Jacob Zuma plus frontalement. Il a critiqué le 22 février la carte ethnique et raciale jouée par l’actuel président, qui rejette comme « autres » tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. « Cela ne choque personne dans l’ANC d’entendre certains de leurs dirigeants décrire des gens comme " non Africains " », relève ainsi Hlumelo Biko, qui renvoie le parti au pouvoir à son idéal de société multiraciale.

L’ANC, manifestement, se sent menacé : Gwede Mantashe, le secrétaire général du parti, estime que Mamphela Ramphele peut « déstabiliser » le pays avec des financements récoltés à l’étranger. L’ancienne directrice de la Banque mondiale a aussitôt démenti…

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