La nouvelle politique du cinéma en Afrique

Michel Ouedraogo, délégué général du Fespaco.
© AFP PHOTO / AHMED OUOBA

Lors de la 23e édition du Fespaco, le plus grand festival panafricain du cinéma (23 février au 2 mars), les ministres de six états africains ont proclamé la Déclaration solennelle de Ouagadougou pour faire naitre une force de frappe africaine dans le domaine du cinéma. Quel sera le nouveau modèle pour faire réussir le cinéma dans les pays africains ? Le Maroc avec son puissant Centre national du cinéma qui a multiplié par huit les productions marocaines ? Le Nigéria, deuxième pays mondial de production de films avec son modèle « Nollywood » ? Ou le Tchad qui a fait voter un système avant-garde pour le financement cinématographique ? Et quel impact aura le tout nouveau Fonds panafricain pour le cinéma et l'audiovisuel (FPCA) ?

Défilé de ministres dans la salle du Conseil burkinabè des chargeurs à Ouagadougou. Bruno Maiga, le ministre de la culture au Mali prend la parole et déclare que, malgré la guerre « nous sommes débout, le cinéma est débout ».

Son pays a voté un budget de 1 milliard de francs CFA (1,5 millions d’euro) pour soutenir le cinéma malien en 2013 et en particulier le prochain long métrage de Cheick Oumar Cissoko. Blaise Louembé, ministre de l’Economie numérique, de la Communication et de la Poste du Gabon, vient de mettre en place un fonds d’aide pour la production audiovisuelle, de renforcer les normes qualitatives et de construire des salles de cinéma, parce qu’il est convaincu que « nous pouvons faire du cinéma un vrai facteur de croissance économique ».

L’enjeu économique

Le ministre de la culture du Burkina Faso, Baba Hama, renchérit : « Depuis deux ans, nus avons inscrit la culture dans notre politique de développement économique ». Il prévoit la réhabilitation de 50 salles de cinéma dans un pays qui compte actuellement une douzaine, pour enfin pouvoir rentabiliser les films burkinabè. Le directeur du Centre cinématographique marocain (CCM), Noureddine Saïl, affirme avec fierté que les hypothèses d’antan sont devenues des réalités au Maroc.

Grâce à la nouvelle loi, la production annuelle a bondi de 3 à 25 longs métrages, le budget s’élève à 6 millions d’euros contre 2 millions encore il y a quelques années. Le Maroc compte 70 écrans et 30 nouveaux multiplexes sont en train d’être construits. Peut-on transposer ce modèle à tous les pays africains ? Pour le directeur du CCM, la réponse est claire : « Oui ».

Et Nabil Ayouch, réalisateur marocain de « Les Chevaux de Dieu, en lice pour l’Etalon d’or, confirme : « Le Maroc a réussi à bâtir une cinématographie avec des fondamentaux solides : une aide de l’Etat, qui est aujourd’hui de plus en plus importante, des écoles de cinéma qui fleurissent un peu partout, l’intégration d’une jeune génération de cinéastes, notamment de la diaspora, qui arrivent avec un nouveau langage cinématographique. »

Le ministre de la culture du Burkina Faso, Baba Hama, lors de l’ouverture du 23e Fespaco au stade du 4-Août. © Siegfried Forster / RFI

De la volonté à la décision

Depuis 40 ans, le cinéma en Afrique se pose les mêmes questions. Il y avait déjà la Charte d’Alger en 1975 et le Manifeste de Niamey au Niger en 1982 qui insistaient sur le rôle primordial de l’Etat pour le développement du cinéma en Afrique. Malgré cela, le manque de production, de distribution et de visibilité est devenu criant.

Toutefois, beaucoup d’observateurs ont actuellement le sentiment qu’on est en train de passer de l’époque de la volonté politique à l’époque des décisions politiques. Dernier exemple : la « Déclaration solennelle de Ouagadougou », proclamée lors du colloque Cinéma africain et politiques publiques en Afrique, au cœur de la 23e édition du Fespaco.

« Une des choses les plus importantes de la Déclaration, rappelle Etienne Minoungou, président des rencontres professionnels et du colloque, c’est que les professionnels souhaitent que soit activé l’ensemble des outils et des instruments qui ont été déjà pensés et qui sont contenus dans les différentes politiques culturelles nationales. La deuxième chose est l’interpellation des Etats africains et de l’Union africaine pour que les aides internationales viennent en complément, mais non plus en substitution. La troisième chose, c’est que les professionnels reconnaissent le Fespaco comme étant un outil majeur pour présenter nos cinématographies nationales, qu’il faut le consolider et aider à pouvoir davantage rayonner.

Accesseur Cinéma africain

« Il n’y a pas d’argent »

Sur le terrain, les choses se présentent autrement. Lors de la première de Moi Zaphira, en lice pour l’Etalon d’or, la Burkinabè Apolline Traoré raconte qu’elle a pu réaliser son film surtout grâce à l’aide de sa famille, des comédiens et des techniciens prêts à soutenir sa production « pour rien de tout ».

Même son de cloche chez le Malien Ibrahima Touré, qui a tourné La Toile d’araignée en six semaines avec un seul acteur professionnel et un petit budget de 180 millions F CFA (274 000 euros). « Malheureusement, il n’y a pas d’argent. Il n’y a rien au Mali. Et les robinets sont aussi fermés en Europe. On est obligé de faire avec les petits moyens qu’on a. Et aussi avec l’apport des techniciens qui croient au film. Nous sommes un cinéma engagé. »

Au Sénégal ne reste qu’une seule salle moderne en activité, même si de nouvelles formes de diffusion payante sont en cours d’expérimentation comme la « Mobiciné », des kits de projection mobile.

Par contre, un Centre national du cinéma est en train de naître suivant le modèle marocain. Moussa Touré, le réalisateur sénégalais de La Pirogue, est à la fois optimiste et sceptique : « Je pense que c’est bien. Nous avons plein d’espoir dans le nouveau gouvernement au Sénégal. Mais je ne pense pas que les moyens vont suivre. Tout récemment, j’ai entendu notre ministre de la Culture parler de moyens. Mais il ne se rend pas compte. Ce sont des gens qui ne se rendent pas compte du cinéma. Aujourd’hui, on a une génération qui n’est jamais entrée dans une salle de cinéma ! Vous vous rendez compte de cette jeunesse ? Mais ceux qui nous gouvernent ont des salles de cinéma dans leur maison et voient des films indiens ou américains ou je ne sais pas quoi. »

L’enjeu des centres nationaux du cinéma

Parmi les 54 pays africains, il y’en a peu qui disposent à l’heure actuelle d’un centre national du cinéma. Souvent ce sont des bureaux nationaux qui ne peuvent pas bénéficier des dons, parce qu’ils se trouvent sous l’autorité du ministère de la Culture. C’est la raison pour laquelle la Tunisie a crée en 2012 son centre national.

Pour l’instant c’est « une coquille vide » admet Férid Boughedir, réalisateur tunisien, critique de cinéma et professeur de cinéma à l’université de Tunis, parce que le gouvernement tunisien n’a pas encore fait passer la loi pour prélever un pourcentage sur les recettes des télévisions. Néanmoins, « notre lutte, c’était de faire un centre national du cinéma qui peut recevoir des taxes de tous les secteurs audiovisuels : que ce soit la télévision, la téléphonie mobile, Internet ou des salles de cinéma. Et aussi pour repartir ensuite les moyens pour réparer les salles de cinéma ou aider des films. »

Le réalisateur marocain Nabil Ayouch a fait la même expérience : « C’est fondamental, parce qu’un centre national centralise à la fois l’aspect juridique, administratif, financier, mais également la possibilité pour les œuvres de circuler. Il faut des salles aussi dans des quartiers populaires, dans des campagnes. C’est un vrai programme politique et culturel qui doit être mis en place par les Etats et qui doit passer par un centre du cinéma. »

Le modèle « Nollywood »

Autre constat : un cinéma qui rapporte, n’est pas forcément un cinéma qui crée des films de qualité. Le Nigéria, le « Nollywood » des 2000 productions annuelles à bas prix, deuxième producteur de films au monde, n’a apporté aucune aide à son film, affirme Aduaka Newton Ifeanyi, Etalon d’or pour Ezra en 2007. En 2013, il a obtenu le Prix de la critique avec One Man’s Show, un film aussi exigeant qu’expérimental. « J’ai rencontré pour ce film le Centre national du cinéma en Nigéria. Je leur ai dit : ‘Je souhaite avoir dans ce film un comédien noir, du théâtre, de la musique, des performances.’ Ils m’ont répondu : ‘On ne comprend pas votre film. On ne peut pas vous donner de l’argent.’ »

Le réalisateur nigérian Aduaka Newton Ifeanyi après la première de son film "One Man's Show" pour lequel il a obtenu le Prix de la critique africaine parrainé par RFI. © Siegfried Forster / RFI

Fonds panafricain pour le cinéma et l'audiovisuel (FPCA)

N’empêche, il y a des idées concrètes qui se mettent en place. A Tunis, par exemple, avait récemment lieu l’assemblée générale constitutive du Fonds panafricain du cinéma en Afrique rassemblant des directeurs de bureaux de cinéma d’un très grand nombre de pays francophones et anglophones comme le Kenya, l’Ethiopie, le Mali, le Côte d’Ivoire, le Gabon, mais aussi l’Unesco ou l’Union africaine. Il y avait aussi l’Unesco, l’Union africaine, beaucoup de ténor du cinéma africain.

« Ce Fonds panafricain du cinéma répond à ce vieux rêve qu’à la coopération Nord-Sud on ajoute la coopération Sud-Sud, que les pays africains structurent leur cinéma chez eux et qu’ensuite ils s’unissent pour faire à l’échelle régionale, à l’échelle linguistique des marchés communs, explique Férid Boughedir, le réalisateur tunisien qui est aussi ancien président du jury au Fespaco et actuellement coordinateur et président du comité d’orientation provisoire du Fonds panafricain pour le cinéma et l’audiovisuel.

Le FPCA ne dispose pas encore du budget : « Le projet a toujours un côté utopique. Ce pari c’est de pouvoir faire une sorte de solidarité cinématographique entre les pays africains nantis économiquement et ceux qui sont moins nantis. Le fonds sera ouvert à des bailleurs de fonds de partout : européens, des fondations etc. Les cinéastes africains ont lancé un appel à Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) pour lui demander s’il pouvait dépasser les limites géographiques et linguistiques de son organisme, pour les aider à faire un fonds réellement panafricain, donc qui couvrent aussi des pays anglophones et lusophones etc. Et Abdou Diouf a accepté. » Actuellement, ils sont en train d’examiner les statuts : « Pour vous donner une idée : les statuts vont être une association internationale sans but lucratif, mais située hors d’Afrique. C’est une des conclusions à laquelle nous sommes arrivées. »

Ce Fonds panafricain du cinéma (FPCA) répond à ce vieux rêve qu’à la coopération Nord-Sud on ajoute la coopération Sud-Sud.
Ecouter le grand entretien avec Férid Boughedir, réalisateur tunisien, critique de cinéma, professeur de cinéma à l’université de Tunis, ancien président du jury au Fespaco, président du comité d’orientation du Fonds panafricain du cinéma (FPCA).
11-10-2013 - Par Siegfried Forster

L’effet boule de neiges

A Ouagadougou, lors du colloque au Fespaco, les représentants du cinéma africain ont conclu à la nécessité de la création de fonds d’avances sur recettes pour permettre d’accroitre la production de films. Comme le cas marocain démontre, cela suscitera un effet boule de neiges sur les autres aspects de la filière cinéma : de la production à la distribution en passant par l’exploitation. 

« Le pays qui est allé plus loin, c’est le Maroc, souligne Férid Boughedir. Le Maroc, sur l’exemple français, a ajouté un pourcentage des chiffres d’affaires des télévisions. Mais au Tchad avait lieu un des miracles du cinéma africain. Il a suffit que le film Un homme qui crie de Mahamat Saleh Haroun fasse parler du Tchad pour que le Tchad crée une taxe sur la téléphonie mobile qui alimente maintenant le cinéma au Tchad. Un seul film a déclenché une politique publique du cinéma. »

Pour Férid Boughedir, il s’agit sans doute de la voie royale pour l’avenir : « Il faut passer par tous les moyens de diffusion de l’image : Internet, téléphonie mobile, actuelle ou à venir. C’est normal que les gens qui profitent de la diffusion de ces films redonnent un tout petit peu à tous les autres. C’est ce qu’avait fait le cinéma français. C’est pour cela qu’il est le plus développé de tous les cinémas en Europe. »

La France, a-t-elle encore un rôle à jouer ?

Est-ce que la France, aujourd’hui, peut être encore un modèle pour les pays en Afrique ? « La référence à la France ne peut pas être encore une référence esthétique, elle ne peut pas être une référence idéologique, affirme Etienne Minoungou. Elle peut seulement être une référence en termes d’outils efficaces ou pas efficaces. Le fait par exemple que le cinéma français est porté à bout de bras par la puissance publique est un modèle qu’on ne va pas jeter. Mais ce que nous ne pouvons plus soutenir c’est que les aides françaises viennent en remplacement des outils publiques des Etats africains, parce que nous savons très bien que ces aides, malgré leur forme de générosité, formate aussi le langage et formate aussi la destination de nos films au profit d’autres marchés qui ne sont pas les nôtres. Ca, de plus en plus de professionnels l’affirment. On veut produire pour nos propres marchés, c'est-à-dire produire pour nos propres publics. »

En attendant, Nabil Ayouch met les pays africains en garde de ne pas couper les ponts avec les pays du nord. « Non, ils ne peuvent pas se passer de l’aide de l’Europe et d’ailleurs et il ne faut pas qu’ils se passent de cet aide. Il faut bâtir un marché local, des coproductions entre pays du sud, entre pays arabes, entre pays africains. C’est fondamental, mais il ne faut surtout pas couper les ponts avec l’Occident. Ce n’est pas simplement une question de financement, c’est une question de richesse, d’ouverture d’esprit, et puis, parce qu’on veut que les films circulent, il faut que les Européens soient impliqués dès le départ, dès le financement du film. »

Dossier spécial FESPACO 2013

Accesseur Cinéma africain