Du Rwanda à la Misma, la formation des militaires africains en question

Des soldats nigérians, membres de la Misma, à Gao le 19 février.
© REUTERS/Joe Penney

Alors que la Misma débute ses opérations, beaucoup s'interrogent sur l'efficacité et la viabilité d'une armée aussi hétéroclite, formée à terme de plus de 8000 hommes. Mais ces contingents sont plus homogènes que l'on ne pourrait le penser. Leur participation aux forces de maintien de la paix et les formations ont contribué à poser les bases d'une plus grande professionnalisation. Echaudée par l'expérience rwandaise, l'armée française a développé depuis 15 ans une nouvelle forme de coopération en matière de formation des militaires.

Rwanda, 1994 : le choc est conséquent pour le continent, pour la communauté internationale, mais aussi pour la France, dont la responsabilité dans le déclenchement et le déroulement du génocide fait encore l'objet de controverses intellectuelles et judiciaires. Pointée du doigt, l'armée française a fait preuve d'un pragmatisme étonnant, en reconsidérant très rapidement, et de fond en comble, ce que pourrait être désormais son mode d'intervention sur le continent, à travers notamment la formation des troupes africaines.

« Le Rwanda a été un traumatisme pour l'armée française (qui) a été mise en accusation après son intervention », confirme ainsi Michel Rigot, général de division à la retraite. « Et il s'est dit dans les hautes sphères politiques et dirigeantes des armées que les Africains devaient être à même de pouvoir faire la police dans ces pays. »

Un double système de coopération, structurelle et opérationnelle, a rapidement été mis en place en matière de formation, respectivement sous la responsabilité des ministères des Affaires étrangères et de la Défense. Des efforts qui convergent bien sûr, selon le service de communication de l'état major des armées (EMA), « vers l'interopérabilité des troupes au sein d'une force internationale comme la Misma (Mission internationale de soutien au Mali, ndlr). »

Les ENVR : régionalisation des formations

Ancien chef de la Mission militaire de la coopération, Michel Rigot a participé à la refonte totale de la coopération entre les forces armées françaises et africaines, en particulier dans le domaine de la formation. Une redéfinition encore accélérée par le passage en France du régime de conscription à celui d'une armée professionnelle.

« Nous avions moins de place dans nos écoles pour former des stagiaires africains », se souvient Michel Rigot. « Comme nous ne pouvions pas créer des écoles dans chacun des pays partenaires, nous avons mis sur pied un concept d'école régionale spécialisée. » Les Ecoles nationales à vocations régionales, nées en 1998, avaient avant tout pour but de « former des techniciens compétents dans les différentes branches d'activité. » Des formations qui viennent en complément de la formation initiale des soldats, délivrée dans les écoles nationales.

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La carte des formations ENVR.

Quinze ans après leur création, ces ENVR sont désormais au nombre de 16 sur le continent africain. Elles assurent une soixantaine de formations différentes, et sont placées sous la responsabilité de la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD, Affaires étrangères). Leur coût, estimé à 10 millions d'euros par an, est intégré à l'aide directe aux pays africains. Chacune de ces écoles a sa spécialité (formation des cadres, déminage, maintien de la paix, etc...). Elles forment chaque année près de 2500 stagiaires issus d'une trentaine de pays, et de tout niveau, même si un effort est consenti au profit des cadres. A ces modules, il faut ajouter les quelques 10 000 militaires africains qui bénéficient de formations techniques ponctuelles réalisées lors de missions de courte durée.

Ces ENVR sont, en outre, renforcées par d'autres types de formation complémentaires. En France, les Ecoles d'officiers et de sous-officiers continuent d'accueillir des cadres des armées du continent, là encore dans des écoles spécialisées. Rochefort, Saint-Maixent, Saint-Cyr Coëtquidan, Salon de Provence, ou encore Brest et Melun accueillent près de 1000 officiers et sous-officiers par an, pour les quatre grands corps d'armée (Terre, Mer, Air, Gendarmerie). « Nous y recevons une formation d'abord généraliste, mais très poussée, (qui) vous permet de vous adapter à tous types de terrain ou de matériel », explique le colonel Léonard Batossi, chef d'état major des forces aériennes béninoises.

La partie théorique concernant les différentes doctrines militaires évolue au cours des années. « A ma connaissance, il y a 15 ans, nous ne formions pas aux techniques militaires dans le cadre de la guerre asymétrique (contre des groupes terroristes, ndlr) », précise ainsi Michel Rigot. Et pour cause, avoue-t-il, « le cas de ce kamikaze à Gao, c'est la première fois que j'en entends parler sur ce continent. » Désormais, ce type de menaces est pris en compte par les formateurs au même titre que les autres doctrines de guerre. Même s'il ne s'agit « pas ici de formation de terrain », nuance le colonel Léonard Batossi.

Le bilan mitigé du processus Recamp

A peu près à la même période que la création des ENVR, un autre « concept » de formation opérationnelle est né, baptisé Renforcement des capacités africaines au maintien de la paix, mieux connu sous son acronyme Recamp. Lancé en 1997, il est placé sous la supervision directe de l'EMA. Moins théorique, il a pour objectif avoué, « de permettre aux armées africaines d'assurer elles-mêmes la sécurité sur le continent (et) s'articule autour de trois volets : formation, entraînement et aide à l'engagement ».

Les effectifs concernés par ces formations sont, là encore, loin d'être négligeables au regard de la taille des armées du continent. En 2012, près de 18 000 militaires ont ainsi été formés dans le cadre de cette coopération militaire par les forces françaises basées au Sénégal, au Gabon, à Djibouti, ou dans l'océan indien. « Les forces Licorne (Côte d'Ivoire) et Epervier (Tchad) ont également apporté leur soutien à ces instructions opérationnelles », précise l'EMA. L'institution insiste d'ailleurs sur le fait que ces formations sont effectuées « à la demande des Etats africains ».

Elles ont notamment pour finalité de favoriser leur participation aux forces de maintien de la paix, comme la force de l'Union africaine déployée en Somalie, ou la Micopax en République centrafricaine.

Elles viennent également en soutien aux troupes multinationales présentes au sein de la Force africaine en attente, un outil dont s'est doté l'Union africaine en 2010 qui doit permettre aux Etats de l'organisation de réagir rapidement en cas de crise. « Nous avons des bataillons en attente, qui sont prépositionnés dans tous les pays africains et déployés dès qu'il y a un conflit », explique le colonel Léonard Batossi. « Ces bataillons reçoivent régulièrement des formations, de la part de France, mais aussi des Etats-Unis (ce qui) permet aux soldats de travailler dans le cadre d'un Etat-major interallié. »

« L'avantage de ces formations, tient dans cette base commune, largement facilitée par la langue partagée. (Elle) apporte les moyens de travailler ensemble et peut favoriser largement la coordination », confirme Michel Rigot. L'ancien général de division insiste notamment sur les questions de procédures, qui peuvent se révéler essentielles, dans une mission comme celle de la Misma. « C'est très important, souligne-t-il, les gens sont très éloignés les uns des autres et il faut que les communications passent bien. Il y a donc un volet très précis de procédures à respecter. »

Mais l'efficacité de ces formations opérationnelles reste néanmoins à démontrer avec le temps si l'on se tient à l'objectif premier pour l'armée française, à savoir sa non-intervention dans les crises africaines. « Effectivement, nous ne sommes pas intervenus en République démocratique du Congo, admet-il, mais cela n'a pas été le cas au Tchad, en Côte d'Ivoire, en Libye, et maintenant au Mali, où des troupes françaises sont encore une fois engagées. »

Droit international humanitaire

Mais il est un autre élément de ces formations qui devient primordial dans le cadre de missions de type Misma. Ces formations en commun, notamment dans le cadre des opérations de maintien de la paix, permettent en effet d'apporter de bons résultats dans l'attitude des soldats, au moins sur le plan individuel, selon Eric Desande, nouvellement élu président de la Ligue tchadienne des droits de l'Homme (LTDH). « Lorsqu'on voit le comportement des militaires qui reviennent de ces missions, on se rend compte qu'ils ont une expérience qui les a édifiés. J'ai rencontré un officier qui avait fait partie des forces de l'ONU au Rwanda, qui m'a avoué avoir appris des choses quant au comportement des militaires vis-à vis des civils. »

Ce volet éthique de la formation du soldat s'est, de fait, considérablement développé ces vingt dernières années, là encore, bien sûr, à la suite du drame rwandais. Droit de la guerre, comportement vis-à-vis des populations civiles ou des réfugiés : « Le droit international humanitaire est maintenant partie intégrante de la formation du soldat », confirme le colonel Batossi. « Tout cela est connu des chefs militaires, mais aussi de la troupe. »

Dispensées la plupart du temps par des instructeurs militaires, ces formations font parfois appel à des intervenants extérieurs, parmi lesquels on retrouve souvent des membres de la société civile. Les experts du Comité international de la Croix rouge (CICR) apportent ainsi régulièrement une instruction capitales en matière de respect des populations les plus fragiles (réfugiés, blessés, groupes minoritaires...).

Les ONG de défense des droits de l'Homme peuvent également être sollicitées pour intervenir auprès des forces armées sur tel ou tel point particulier. « La dernière expérience que nous avons eue dans ce domaine, était une intervention sur les enfants soldats, que nous avons effectué avec l'UNICEF », explique ainsi Eric Desande. « Cela nous paraît important, parce que cela nous permet de parler entre militants des droits de l'Homme et forces de sécurité », ajoute-t-il, regrettant cependant que ces interactions ne soient pas plus nombreuses.

Le comportement de la Misma aura valeur de test

Pour Sidiki Kaba, président du Centre africain pour la prévention des conflits, cette formation est primordiale, dans le cadre de la préparation d'une mission telle que la Misma. « L'enjeu de la préparation, de la formation des militaires maliens et des forces africaines qui sont venues en soutien de la reconquête du nord du Mali obéit à cet objectif d'éviter que des crimes soient commis contre des populations identifiées comme supportant tel ou tel groupe armé ». Avant de préciser les implications judiciaires des exactions, « il faut rappeler à tous les belligérants, à quelque niveau hiérarchique qu'ils se trouvent, qu'ils ont tous une responsabilité individuelle (…), personne ne peut se réfugier derrière un ordre donné par un chef. » L'ancien président de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme intervient lui-même régulièrement devant l'Ecole nationale des officiers d'active de Dakar, où il ne cesse de marteler le but à atteindre dans ce domaine : « Le message premier est de montrer qu'une armée doit être républicaine, loyaliste, respectueuse des populations civiles. »

Sur le terrain, de nombreuses exactions à l'encontre de civils, des « peaux claires », ont d’ores et déjà été constatées par les ONG internationales. L'armée malienne est pointée du doigt et ces premières indications montrent peut-être les limites de ces formations au droit de la guerre. Il est encore trop tôt pour savoir s'il s'agit ici de cas isolés, mais cette période délicate d'installation de la Misma est primordiale pour la réussite de la mission.

La formation reçue en amont par les quelques 8 000 soldats de la Misma, qui devrait être renforcée par l'arrivée de nouveaux instructeurs envoyés par l'Union européenne, pourrait leur permettre d'être rapidement opérationnels, mais plusieurs inconnues demeurent, à commencer par la réelle préparation à une guerre d'un genre nouveau sur le continent. La poursuite des combats dans les villes du nord du Mali, comme à Gao, et les accrochages très violents entre les membres des forces tchadiennes et les jihadistes, ressemblent à un test grandeur nature pour la stratégie française de défense et de formation sur le continent africain. Mais la France joue gros dans ce conflit, qui, s'il s'enlise ou mène à des exactions à l'encontre des populations civiles, pourrait fort bien ressembler à un échec pour cette toute récente conception de la coopération militaire franco-africaine.

Les Etats-Unis ont amplifié leur effort de formation sur le continent

Dans le domaine de la formation des militaires africains, la France n'est pas seule sur le continent. Plusieurs écoles, comme l'Académie interarmes de Cherchell en Algérie, accueillent elles aussi traditionnellement des stagiaires venus de pays africains et arabes.
Mais ce sont surtout les Etats-Unis qui ont amplifié leurs efforts dans ce domaine ces quinze dernières années, particulièrement dans le Sahel. L'armée américaine forme ainsi les troupes africaines dans des opérations de maintien de la paix, tout particulièrement dans le cadre du programme ACOTA, avec un objectif avoué similaire à celui de Recamp, à savoir de limiter au maximum les interventions de troupes non-africaines sur le continent.

Depuis sa mis en place en 2008, le Commandement des Etats-Unis pour l'Afrique a pris le contrôle de l' « opération Enduring Freedom – Trans Sahara » (OEF-TS), une mission qui a pour but de mener des actions de lutte contre le terrorisme et de réguler les trafics dans la région. Une opération du même type existe par ailleurs dans la corne de l'Afrique.

Dans le cadre de l'OEF-TS, des instructeurs de l'Africom forment ainsi les soldats originaires des pays du partenariat transsaharien de lutte antiterroriste (TSCTP). L'armée mène en outre des opérations grandeur réelle, chaque année depuis 2000, qui sont désormais placées sous la supervision de l'Africom. Baptisé Flintlock, cet entrainement grandeur réelle implique cette année près d’un millier de soldats, originaires d'une vingtaine de pays africains et spécialisés dans la lutte contre les menaces non conventionnelles. Preuve s'il en est de la volonté américaine de s'impliquer davantage dans la région, l'Africom devrait installer une base de drones permanente au Niger.

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