Barthélémy Toguo: «J’ai aussi une face cachée»


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Il a 45 ans, mais il est loin de la crise de la quarantaine. Ses œuvres sont exposées en ce moment un peu partout dans le monde et aussi en France. A Paris, avant même que le vernissage à la galerie Lelong soit ouvert ce 7 mars, les premières œuvres de son exposition Hidden Faces (visages cachés) ont été déjà vendues. Entretien avec l’artiste camerounais Barthélémy Toguo qui suscite actuellement l’admiration et un succès immédiat.

L’exposition nous accueille avec des tapis lumineux au sol, des couleurs très vives et chaleureuses, des murs tapissés d’aquarelles, de peintures et de photographies. L’artiste s’est-il transformé en architecte pour aménager la galerie en espace personnalisé ?

Un artiste contemporain, aujourd’hui, doit penser à la manière dont il présente son travail. J’ai voulu créer une scénographie, donner une autre dimension, une autre lecture de mon travail. Donc j’ai décidé de créer un espace où j’invite le spectateur à venir à une causerie à partir de ces nattes que j’ai installées au sol et qui donnent déjà une dimension graphique très forte, mais aussi une sensation de douceur.
 
Au milieu se trouve une sorte de « vélo-camion ». Est-ce pour représenter la misère, le génie de la débrouille, le voyage ?
 
C’est une réplique de mon œuvre Road to Exil que j’avais montré à la Cité Nationale de l’histoire de l’immigration avec une barque placée sur des bouteilles qui fragilisent l’exil et montrent la dangerosité de la traversée pour partir à la recherche d’un monde meilleur. Là, c’est plutôt une charrette derrière un vélo de fortune que j’ai installée avec des bagages remplis qui montrent aussi un départ, mais un départ vers l’inconnu. On ne sait pas ce qui nous attend, mais on sait ce qu’on laisse derrière. Donc ce chargement énorme montre nos difficultés. On transporte beaucoup de choses, mais on ne sait pas comment va être le point d’atterrissage. C’est une œuvre par rapport à l’exil, au déplacement, à la migration.
 
Vue de l'exposition "Hidden Faces" de Barthélémy Toguo, galerie Lelong, Paris. © Siegfried Forster / RFI
Dans votre exposition sur les « visages cachés » on voit des têtes cloutées, des têtes de mort, des lapins, des rats, des bouches pénétrées par des tubes énormes. De quoi parle Hidden Faces ?
 
Hidden Faces parle des différentes façons, des différentes vues de la face cachée. Nous avons différentes faces qui sont parfois violentes, parfois énigmatiques, qu’on garde en nous. A partir de ces illustrations, j’explore toutes ces représentations. Ce sont des visages qui expriment parfois la violence par des clous qui interviennent sur les têtes qui montrent la souffrance. Ce sont des têtes, des visages, des têtes qui ont des cornes qui montrent le côté méchant, le côté violent que nous avons et qui est souvent caché en nous et qui est voilé. Mais cela n’est pas négatif. Hidden faces, c’est aussi ce côté intime qu’on peut avoir tout un chacun comme ce côté chaleureux ou ce côté « envie ».
 
Vous dévoilez ici aussi votre face cachée à travers vos œuvres ?
 
Certainement, mais je suis comme une entité dans l’organigramme de l’homme. Je suis comme tout un chacun. J’ai aussi une face cachée. J’ai voulu explorer cette face cachée qu’on peut avoir : la solitude, la douleur, la souffrance, la sexualité, la guerre, le plaisir. Hidden Faces, c’est comment lire la vie et simplement notre vie.
 
Avant de faire de l’art, il faut manger.
Barthélémy Toguo, artiste camerounais.
11-10-2013 - Par Siegfried Forster
Vous êtes né au Cameroun de parents camerounais, vous avez étudié à Abidjan en Côte d’Ivoire, après à Grenoble en France avant d’aller à Düsseldorf en Allemagne et d’atterrir à Paris. Est-ce un parcours emblématique d’un artiste camerounais ou africain francophone contemporain qui veut réussir dans l’art contemporain ?
 
Je ne crois pas qu’il faut se déplacer absolument ou voyager pour être connu. Les problématiques, on peut les aborder dans le travail qui fait en sorte que vous devenez peut-être un artiste intéressant. Moi, par exemple, je suis quelqu’un qui est très attentif à notre société contemporaine, à la vie d’aujourd’hui. Et j’aborde les problématiques d’aujourd’hui : l’exil, les migrations, les échanges Nord-Sud, le racisme, l’homophobie, le sida, la religion. C’est cela qui va faire de moi un artiste contemporain. Quand Picasso peint Guernica, il est contemporain de son temps. Quand les artistes peignent le désastre de la peste qui sévit à Florence, ils sont les contemporains de cette période. Je veux être un artiste contemporain donc sensible à ce qui se passe aujourd’hui.
 
Sur le mur, on voit une série de photos en couleurs, des ouvriers africains qui travaillent au sous-sol du chantier de votre centre culturel Bandjoun Station au Cameroun. Des photos volontairement floues, où se trouve le focus ?
 
Ce sont des personnages qui ont une double vie. Après le chantier, ils font un autre travail. Ils mènent une double vie dans le seul but d’aider leur famille. Ils sont obligés de faire différents métiers, le jour comme la nuit, pour faire vivre leur famille. Ils ont une autre face cachée et on les voit comme cordonnier ou maçon le jour, mais ils sont aussi gardien de nuit, prêtres exorcistes ou guérisseurs traditionnels.
 
Barthélémy Toguo: "Stand up and walk ! II", 2012. Edition de 6 + 1AP. 50 x 70 cm. © Courtesy Galerie Lelong & Bandjoun Station
A la Fiac 2010, vous avez montré Bitter Life, un cercueil en plexiglas dans lequel vous avez exposé les vrais ossements d’un agriculteur tué par la mondialisation et la chute du prix des matières premières. En 2012, vous avez participé à la Triennale au Palais de Tokyo à Paris avec l’aquarelle Jugement dernier qui montre des têtes de mort. A Arles, dans le cadre de Marseille-Provence 2013, vous proposez Birth, Life, Death. La mort est-ce un sujet qui vous préoccupe ?
 
La mort est un chemin où nous tous allons passer et peut-être aussi une source d’inspiration pour un artiste. Je parle de la vie, de la nature, de la guerre, de la maladie, il n’y a pas de raison pour laquelle je ne parlerai pas de la mort. La mort fait partie de la vie. C’est un sujet qui m’intéresse et qui ne me fait pas peur. Et il faut en parler.
 
Votre style artistique est unique, en même temps, les tapis à rayures pourraient aussi évoquer l’univers d’un Daniel Buren, les cartons noirs dorés Ghost Tonight le style d’un Friedensreich Hundertwasser, les cartes postales où apparaissent un cuisinier, une mauvaise herbe ou une coccinelle-taxi verte le monde de Sophie Calle et la charrette derrière un vélo de fortune fait un peu penser à l’harmonie chaotique d’un Pascale Marthine Tayou. Est-ce que vous vous réclamez d’un style ou d’une filiation ?
 
Je n’ai pas produit ces œuvres dans l’idée de ressembler à un artiste. J’ai produit ces œuvres dans l’idée de toucher le spectateur au maximum, d’illustrer ma pensée. Mais, j’ai des artistes qui m’ont marqué dans ma formation comme Martin Kippenberger [artiste allemand, 1953-1997, ndlr] ou les actionnistes viennois qui ont su toucher les spectateurs ou le public avec leur performance. Ces artistes sont pour moi comme des modèles, mais ici, cette variété de médiums n’est que le résultat de différents matériaux que j’ai utilisés pour illustrer un propos : sur l’exil, la violence, la solitude, bref, sur des ressentis humains qui sont la vie.
Détail de "Hidden Face V", 2013. Aquarelle sur papier. 107 x 90 cm # W17087. © Courtesy Galerie Lelong / Photo Fabrice Gibert
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Hidden Faces (visages cachés), exposition de Barthélémy Toguo à la galerie Lelong, Paris, du 7 mars au 4 mai. Signature dédicace de Barthélémy Toguo à partir de 16h le samedi 6 avril.
www.bandjounstation.com : le projet artistique et culturel de Barthélémy Toguo à Bandjoun au Cameroun.

Dérive(s), jusqu’au 10 mars en Arles à la Chapelle Sainte Anne, dans le cadre de Marseille-Provence 2013.
Talking to the Moon, exposition personnelle, jusqu’au 26 mai au Musée d’art moderne de Saint-Etienne.
Print Shock, exposition personnelle, du 18 mai au 29 septembre au Musée du dessin et de l’estampe originale, Gravelines. 

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