Vincent Hugeux sur RFI: «À l'origine, le concept de Françafrique n'était pas péjoratif»

Vincent Hugeux, journaliste à l'Express.
© DR / L'Express

Le magazine L’Express sort un numéro spécial sur «Les Secrets de la Françafrique», dans lequel on redécouvre à travers des reportages et des entretiens soixante années de liens passionnels et complexes entre Paris et les pays du continent. Vincent Hugeux, grand reporter à L’Express et spécialiste de l’Afrique, revient sur les évolutions de ces rapports et livre son analyse sur la politique africaine de François Hollande.

RFI : le cahier spécial de L’Express, « Les secrets de la Françafrique », commence par un étonnant plaidoyer de Mendès France, en 1956. Il écrit : « Nous sommes à l’heure cruciale où il faut rénover et sauver l’Afrique toute entière »...

Vincent Hugeux : Il y a des pépites qui sommeillent dans les archives de L’Express. Cet hebdomadaire a été fondé en 1953, quelques années avant les frémissements puis les convulsions de la lutte pour l’indépendance. De fait, il y a ce plaidoyer, très mendésiste pour le coup. On comprend mieux en lisant Mendès-France que le divorce entre Paris et ses anciennes colonies ait mis tant de temps à se faire...

On retrouve ça dans l’étymologie même du néologisme « Françafrique ». À l’origine - Jean-François Bayart, africaniste chevronné, le rappelle dans l’entretien qui ouvre ces cahiers - ce concept n’avait pas du tout la connotation péjorative qu’on lui connaît aujourd’hui.

Dans l’esprit d’un Félix Houphouët-Boigny, par exemple, le patriarche de l’indépendance ivoirienne, la Françafrique est un concept positif. C’est la continuité d’un lien privilégié.
Cela n’est pas du tout ce que cela deviendra après, avec les réseaux affairistes, politiques et militaires, de ceux qui ont moins servi l’Afrique qu’ils ne se sont servis d’elle. Donc, on retrouve aussi dans l’idéalisme mendésiste, cette idée qu’il y a une communauté de destins qui n’a pas de raison d’être brutalement rompue.

Il y a des pépites, effectivement, écrites et photographiques dans ce numéro. Notamment ce cliché de Valéry Giscard d’Estaing, coiffé de la même toque léopard que Mobutu. On est en août 1975 et tous les deux sont tout sourire. Et puis cet article intitulé « Sékou Touré m’a dit », de 1962, signé de François Mitterrand. Quelle est l’histoire de ce voyage en Guinée de François Mitterrand ?

Il se trouve que François Mitterrand, qui avait déjà un passé ministériel à l’époque, était un peu en réserve de la République et entretenait des relations plutôt cordiales avec la direction de L’Express. On s’est posé la question de savoir qui devait aller rencontrer le fameux Sékou Touré, l’homme qui avait infligé ce terrible camouflet à de Gaulle, en 1958, lors de cette tournée où le grand Charles tentait de vendre aux partenaires africains une forme d’association préservée au lendemain d’indépendances inévitables.

Les patrons de L’Express de l’époque se sont dit que François Mitterrand, ancien ministre de la France d’Outre-mer, était parfaitement fondé à engager ce dialogue, qu’on imaginait rugueux. À l’évidence, dans cet article, dont nous ne publions hélas que quelques extraits, on s’aperçoit qu’il était l’interlocuteur idoine.

En savoir plus

«Afrique: le mirage démocratique», de Vincent Hugeux. Editions CNRS (2010)

► Le blog «L’Afrique en face» de Vincent Hugeux.
 

Il se fait un peu remonter les bretelles, tout de même. Il s’entend dire de Sékou Touré que « la France nous traite en pays libre, qu’elle cesse de nous punir de cette indépendance »...

Les admonestations du Sékou Touré de 1962 ressemblent à s’y méprendre à celles qu’essuya Charles de Gaulle lui-même, quatre ans plus tôt. Il se veut encore, à l’époque, le champion d’une intransigeance dans l’indépendance. Et il est effectivement le héros dans cette période de jeunesses africaines qui veulent marquer, fut-ce avec fracas, une souveraineté nouvelle. Il n’est pas du tout impressionné par le passé de son illustre visiteur et c’est plus lui qui s’installe dans la posture du professeur que l’inverse.

Dans ce numéro, il est question aussi des hommes de l’ombre, des visiteurs du soir, de ces réseaux « françafricains » dont beaucoup de chef d’Etat français ont juré de se débarrasser. Avez-vous le sentiment depuis l’alternance politique en France du mois de mai dernier qu’on s’est rapproché de cet objectif ?

Paradoxalement, plutôt oui. Bien sûr, on a toutes les raisons d’être sceptiques, méfiants, voire suspicieux. On se souvient des espérances soulevées par Nicolas Sarkozy pendant sa campagne électorale, en 2006 et 2007, lorsqu’il prononce des discours à Cotonou, au Bénin, ou à Bamako, des discours que tout moderniste de la relation post-coloniale signerait des deux mains aujourd’hui.

Mais il se trouve qu’effectivement, François Hollande va peut-être réussir à exploiter l’atout générationnel dont, hélas, Nicolas Sarkozy n’a rien fait. C'est-à-dire d’avoir eu deux, quatre ou cinq ans à l’heure des indépendances, et donc de ne pas avoir, comme un Jacques Chirac ou un François Mitterrand, un lien à la fois intime et pervers, des dettes symboliques, sentimentales ou politiques envers tel ou tel potentat africain. C’est la raison pour laquelle, à mon sens, et Dieu merci, je ne suis pas le seul à le penser, vouloir inscrire l’intervention militaire française au Nord-Mali dans une sorte de continuité historique d’une France retorse n’a aucune résonnance dans le réel.

Cette guerre est-elle affranchie de cette lourde histoire ?

Je ne dis pas qu’elle est immunisée. En tout cas, dans sa genèse. À la différence de ces interventions du fameux gendarme de l’Afrique, costume un peu lourd à porter qui a été celui de la France, lorsqu’au fond, on volait au nom d’accords plus ou moins obscurs au secours de despotes en difficultés. Là, la France a répondu à l’appel de l’écrasante majorité des Maliens asservis par ce qui est vécu comme une occupation et un écrasement.

J’entends bien le discours post-tiers-mondiste qui nous explique qu’aucune initiative française ne peut être chimiquement pure, qu’elles sont toutes dictées par une volonté de piller les richesses du continent. Ne soyons pas totalement angélistes, ni naïfs. Mais pour le coup, il faut être d’une singulière étroitesse d’esprit pour assimiler l’opération Serval à telle ou telle intervention menée hier en Centrafrique, au Congo-Brazzaville, en RDC ou au Gabon.

On est sortis de la doctrine de Lionel Jospin, « ni ingérence, ni indifférence » ?

D’une certaine manière, François Hollande fait un peu du Jospin. Il a aussi peu de sympathie pour ces émissaires de l’ombre, qui, comme disait Sarkozy, n’ont d’autre mandat que celui qu’ils s’attribuent. Et il ne veut pas apparaître comme étant extrêmement froid à l’égard du continent.

Hollande a un atout considérable et paradoxal : il connaît très mal l’Afrique. C’est un atout dont il ne faut pas abuser, évidemment. Mais il peut avoir un regard plutôt analytique. Au fond, qu’un président « normal » soit l’acteur de la normalisation du rapport avec l’Afrique, quoi de plus logique ?

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