Les filles de Seyoum et l’ambassadeur d’Erythrée en France


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Réfugiés en France, les enfants du journaliste Seyoum Tsehaye, emprisonné au secret dans son pays depuis septembre 2001, ont voulu demander à l’ambassadeur d’Erythrée à Paris des nouvelles de leur père. Mais leur démarche a pris un tour qu’elles n’avaient pas prévu.

Assise sur le canapé, les mains sur les genoux, Abi se moque de sa petite sœur parce qu'elle perd son Tigrinya. Malgré les ricanements étouffés de son aînée à chacun de ses trébuchements, l’espiègle Belula continue néanmoins sa lecture d’une lettre qu’elles ont rédigée : « Nous demandons à l’ambassade d’Erythrée en France des nouvelles de notre père, Seyoum Tsehaye, emprisonné depuis douze ans. Nous aimerions savoir où il se trouve et pourquoi il a été incarcéré. »

C’est vrai, sa maîtrise de sa langue natale est hésitante. Elle ne parvient plus à prononcer certains mots. Elle part dans des fous rires gênés en articulant les syllabes les plus complexes. Soulagée d’avoir enfin terminé, elle relève son visage triangulaire et ouvre un grand sourire aux dents pointues. « Signé : Abi Seyoum et Belula Seyoum. »

Sa sœur Abi, elle, maîtrise encore bien la langue officielle de l’Erythrée, le petit pays reclus de la Corne de l’Afrique qu’elles ont quitté clandestinement en 2009, dans le coffre d’une voiture. Elles fuyaient la dictature et partaient retrouver leur mère, qui avait trouvé refuge en France. Avec son visage poupin, ses joues rondes et son nez retroussé, l’aînée raconte : « J’avais deux ans quand mon père a été emmené par les services de sécurité, en septembre 2001. Le seul souvenir que je conserve, c’est une vidéo de lui jouant avec moi. Il aimait vraiment les enfants, tout le monde le dit. »

Matricule 60

Belula, la petite, était encore dans le ventre de sa mère, ce dimanche 23 septembre 2001. A l’aube de ce jour-là, leur père, le journaliste Seyoum Tsehaye, a été pris dans la grande rafle d’intellectuels et de politiciens réformistes lancée par le président Issayas Afeworki et son clan. Depuis cette date, tous ont disparu. Ils sont détenus, dit-on, dans le complexe pénitentiaire d’Eiraeiro, un bagne perdu dans les cactus des montagnes du nord-est de l’Erythrée.

Un à un, les détenus politiques s’y suicident, meurent d’épuisement ou sombrent dans la folie, rapportent les organisations de défense des droits de l’homme. Un ancien garde de la prison ayant fui en Ethiopie a toutefois fait savoir, en 2011, que Seyoum Tsehaye était toujours vivant. Il porte le matricule 60.

Ancien professeur de français monté au maquis, cinéaste et guérillero, fondateur de la télévision nationale après l’indépendance, Seyoum Tsehaye était une forte tête, issu d’une famille farouchement patriote. Sa mère a dit un jour, pendant la guerre de libération menée contre l’Ethiopie, que si ses neuf enfants disparaissaient au front, elle enverrait son unique vache combattre pour l’indépendance. Il a reçu en 2007 le 16e prix du « journaliste de l’année » décerné par Reporters sans frontières et la Fondation de France.

Une lettre pour l’ambassadeur

© RFI/Léonard Vincent

Aujourd'hui, les filles de Seyoum veulent savoir où il se trouve, s’il est vivant, ce qu’il a fait pour mériter son sort. Alors, le 13 février dernier, de leur propre initiative, Abi et Belula se sont rendues à l’ambassade d’Erythrée à Paris. Elles avaient rédigé une lettre — cette même lettre froissée qu’elles tiennent entre leurs mains aujourd’hui, glissée dans un intercalaire transparent. Et que Belula lit avec application.

Mais les choses ne se sont pas déroulées comme elles l’avaient prévu. A peine entrées dans l’appartement du XVe arrondissement de Paris où se trouve l’ambassade d’Erythrée, on leur a demandé de s’asseoir sagement. « Un homme a dit qu’il allait informer l’ambassadeur, raconte Amanuel, un ami de leur mère qui accompagnait les deux petites filles, mineures. Mais soudain, ce dernier a déboulé dans l’entrée, manifestement furieux, jetant la lettre par terre, tenant des propos très agressifs. »

L’ambassadeur avait appelé la police française, dont trois agents se sont rapidement présentés à la porte. Sidérés de ne pas trouver les « manifestants hostiles » dont on leur avait parlé au téléphone, mais seulement deux petites filles apeurées veillées par un jeune homme, les gardiens de la paix ont tenté de calmer le diplomate. « Ils nous ont parlé gentiment et ont empêché l’ambassadeur de nous pousser dehors », raconte Belula. « Oui, j’avais peur », concède-t-elle. « Non, pas moi », corrige Abi.

Recours légal

Abi et Belula sont parties, leur lettre à la main et sans réponse à leurs questions. « J’aurais tout de même attendu d’un homme mûr, diplomate de surcroît, qu’il prenne le temps de discuter avec des enfants, s’offusque Amanuel. J’ai honte pour lui et pour nous, Erythréens, qui devons avoir affaire à ce type de comportement. » Interrogée par RFI, l’ambassade d’Erythrée n’a pas souhaité réagir.

Les policiers ont expliqué aux filles de Seyoum Tsehaye les démarches légales qu’elles pouvaient effectuer en France pour obtenir des nouvelles de leur père. Mais que peuvent-elles faire ? A douze et quatorze ans, vivant dans un foyer avec leur mère employée à mi-temps dans une cantine scolaire, elles n’ont guère d’autre choix que d’attendre.

« Moi, je vais continuer à faire des choses, assure Abi. Je vais continuer à écrire, à m’informer, à exiger de savoir ce qu’est devenu mon père. » Assises à ses côtés, timide et rieuse, Belula acquiesce. Assise de l’autre côté du salon, servant du thé aux épices et des biscuits, leur mère les regarde, les yeux brillants.