Benoît Schaeffer, photojournaliste: «La population de Kidal vit dans la crainte des exactions»

Deux habitantes de Kidal, le 7 août 2012.
© AFP PHOTO / ROMARIC OLLO HIEN

Benoît Schaeffer est un photojournaliste indépendant. Habitué des terrains de conflit, il s’est notamment rendu en Somalie et en Irak. Il revient du nord du Mali où il a vécu près de deux semaines en immersion totale avec la communauté touarègue de Kidal. Il raconte au micro de Marie Casadebaig.

RFI : On dit beaucoup de la guerre dans le nord du Mali que c’est une guerre sans images. Pour cause : il est difficile pour un journaliste étranger d’accéder au terrain autrement qu’en circulant avec l’armée française. Dans notre jargon, on dit que c’est être « embedded ». Et vous, Benoît Schaeffer, vous ne l’étiez pas du tout. Vous êtes arrivé tout de même à travailler à Kidal. Comment s’organisait cette mission ?

Benoît Schaeffer : A défaut d’être « embedded » avec les Français, où effectivement, on peut aller sur une base pendant quelques heures, passer quelques jours et repartir ensuite sans n’avoir aucun contact avec la population, j’ai fait le choix de partir là-bas parce qu’on disait beaucoup de choses et je ne voyais pas d’images. J’ai donc fait un gros travail documentaire de quinze jours, trois semaines, voire plus. J’ai pris des contacts divers et variés qui m’ont effectivement permis, à partir d’un pays limitrophe, de me rendre sur place, à Kidal.

Le statut de la ville de Kidal est un peu spécial. L’armée malienne n’y est pas. C’est un fief du MNLA. Il y a aussi une base de l’armée française, il y a aussi une base de l’armée tchadienne. Qui a vraiment autorité à Kidal ?

Je pense que ceux qui ont autorité, c’est effectivement le volet politique du MNLA, donc le CTEA, le Conseil de transition de l’Etat de l’Azawad. Il est appuyé par une branche armée, qui effectivement, s’est dispatché un certain nombre de rôles, notamment celui de police. Pendant que j’y étais, ils venaient de créer aussi une gendarmerie.

On pourrait imaginer que ce sont toutes des troupes de « va-nu-pieds ». C’est vrai que les images que j’ai pu réaliser montrent des types en tongs, pour certains, ou portant des uniformes complètement disparates et des armes qui sont vieilles comme Mathusalem. Il n’en reste pas moins qu’ils sont encadrés par des anciens militaires de l’armée malienne, qui sont en réalité ceux qui ont été intégrés dans les années 93-96.

Vous avez eu l’occasion aussi de rencontrer leurs prisonniers, issus des groupes islamistes qui occupaient Kidal.

Etonnamment très jeunes pour la plupart. Certains n’avaient pas plus de 13 ans. Ce qu’il en ressort, c’est que la plupart sont des bergers, des gens qui auraient été – ce n’est pas du tout ce qu’on a entendu jusqu’à maintenant – attirés par la potentialité de gagner des sous. J’ai rencontré un certain nombre de personnes qui touchaient, pour certains, 65 000 francs CFA par mois, d’autres 30 000, etc. La motivation, « religieuse » n’est donc pas du tout avérée pour un certain nombre d’entre eux. Les frappes françaises ont par ailleurs semé un total désordre et beaucoup de leurs chefs, pour ne pas dire la totalité, s’ils n’ont pas été tués, ont fui et les ont laissés sur place.

On parle beaucoup d’exactions à l’encontre des peuples touaregs et arabes. Qu’est-ce que vous avez pu voir de cela ? Qu’est-ce que vous avez pu entendre ?

Lorsque j’étais en train de discuter avec certains membres de ce mouvement, j’ai vu qu’ils recevaient en direct sur leurs portables le nom des personnes qui avaient été arrêtées – certaines d’entre elles avaient été tuées – et le lieu exact des exactions.

Ainsi, à Dourou, un patriarche de 70 ans a été arrêté. Ensuite, avec quelques unes des personnes de sa famille, on l'a emmené vers le puits. Non pas pour spécialement jeter les gens dedans, ce qui est malheureusement souvent le cas, mais parce qu'à cette période de l’année tout le monde se retrouve autour du puits. Et donc comme ça, ils sont assurés d’arrêter beaucoup de gens.

Et à deux reprises, j’ai été effectivement témoin, non pas d’exactions, mais de messages qui étaient transmis du terrain, et en particulier de la région de Gourma. C’est là qu’un colonel connu de l’armée malienne aurait eu lui-même quelques soucis avec ses propres hommes qui l’auraient arrêté il y a quelques mois en raison de ses agissements et des exactions qu’il aurait commises. Il aurait effectivement tué un certain nombre d’enfants qu’il aurait entravés et jetés dans un puits d’In Tilit.

Et ça, c’est une inquiétude constante dans la population à Kidal ou pas ?

Permanente. Au-delà de la crainte de l’attentat et évidemment de la reprise de la ville par des terroristes, des narcotrafiquants, la vraie crainte c’est celle de voir l’armée malienne et certains de ses membres venir commettre à nouveau des exactions. Et ça, on ne peut pas le nier. En tout état de cause, tous les Touaregs me l’ont toujours dit : « On a une confiance absolue dans l’armée française ! »

Mais ils ont aussi une absolue confiance dans l’armée française et dans le gouvernement, pour trouver, ou en tout cas pour les aider à trouver, une solution ferme, définitive et durable pour le nord du Mali.