Jean-Pierre Maulny: «la reconstitution d’une armée malienne passe par la reconstitution de l’Etat»


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La mission de remise à niveau de l’armée malienne, commencée ce mardi 2 avril 2013 à 60 kilomètres de Bamako, devrait durer quinze mois, et fera intervenir des experts militaires venant de 23 pays d’Europe. Formateurs français, suédois, lituaniens, médecins allemands, pilotes d’hélicoptères belge, le tout placé sous la surveillance de Tchèques et d’Espagnols. Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), responsable des questions liées à la politique de défense évoque les enjeux de cette mission.

RFI : Une mission de formation pour l’armée malienne, c’est véritablement l’une des urgences pour le pays ?

Jean-Pierre Maulny : Tout à fait, c’est une des urgences puisqu’il n’y a plus réellement d’armée malienne, qu’il faut donc la reconstituer et que la sécurité du pays dans les mois et dans les années à venir ne pourra être assurée que par cette armée malienne si le Mali veut et doit rester souverain. C’est effectivement une urgence.

Combien de temps faudra-t-il justement pour essayer de professionnaliser cette armée ?

Votre question est assez complexe. On pourrait considérer qu’on peut former une armée en assez peu de temps mais il faut bien voir qu’une armée, c’est tout simplement un élément de l’Etat, de la fonction publique de l’Etat, et qu’un des problèmes aujourd’hui au Mali, c’est qu’il n’y a plus d’Etat. Il n’y a plus de gouvernement. Dans un premier temps, on va essayer de parer à l’essentiel, c’est-à-dire essayer de former des instructeurs, essayer de former des éléments précurseurs de l’armée malienne, mais je dirais que la reconstitution d’une armée malienne ne pourra se faire qu’avec la reconstitution véritable de l’Etat malien, c’est-à-dire après les élections.

Justement, il y a déjà des ambitions chiffrées, des indications en tout cas de temps : deux mois et demi pour former un premier groupe d’environ 500 hommes. Est-ce que cela paraît raisonnable ?

Oui tout à fait. En termes techniques proprement dits, on peut effectivement former des soldats avec une durée de deux mois sur les techniques de base en matière de défense.

Et cette formation coïncide avec les préparatifs du désengagement partiel des troupes françaises. Est-ce que cela n’est pas un peu tard ?

Le retrait des troupes françaises ou la formation de l’armée malienne ? (rires)

Non le coup d’envoi de cette formation, puisqu’on en parle depuis le tout début. On avait souligné en particulier la lenteur dans l’implication des éléments européens ?

Ce qui s’est passé, c’est qu’on a quand même mis à peu près trois à quatre mois pour avoir les deux résolutions au Conseil de sécurité des Nations unies, puisque la deuxième résolution date de décembre. Ensuite, il y avait certaines interrogations de la part de certains pays européens, notamment sur les conditions dans lesquelles allait se faire cette mission de formation et cette question par rapport à l’existence ou non d’un Etat de droit au Mali. Je dirais que l’important, c’est que ça puisse enfin commencer, qu’on a quand même 23 pays de l’Union européenne qui sont impliqués dans la mission. Et c’est plutôt une excellente chose.

Surtout que ce sera une instruction multiple. Il va y avoir les questions d’organisation, il va y avoir bien sûr l’utilisation des armes. Puis un volet juridique, droit international humanitaire-protection des civils. On se souvient qu’après l’arrivée des troupes françaises, des organisations de défense des droits de l’homme avaient souligné l’existence d’exactions dans certaines régions du nord en particulier.

C’est l’une des problématiques d’ailleurs : la formation ne va pas être qu’une formation militaire, ça va être une formation civique, formation au droit de la guerre et plus généralement, par rapport aux exactions au nord, les instructeurs vont déjà commencer à jouer un rôle politique. Ce qu’ils doivent transmettre dans leurs instructions, dans leur cours, c’est qu’il faudra un Etat malien reconstitué, qui comprenne à la fois les peuples du sud et les Touaregs du nord.

Autre question-clé : vous disiez l’armée partie importante constitutive de l’Etat malien. Où en est justement cet Etat malien ? Et en particulier, où en est l’ex-capitaine Sanogo ?

Pour ce qui est de l’Etat malien, on sait que des élections devront bientôt avoir lieu. Certains pensent qu’elles sont un petit peu prématurées et qu’on n’aura pas encore à ce moment-là de véritable émergence d’autorité étatique. C’est sûr que tout est à reconstruire. Il faut avoir des élites politiques qui soient légitimes. Il faut mener également de front la réconciliation avec le nord et avec les Touaregs. Il faut sans doute avoir une armée qui inclut les différentes populations maliennes pour qu’à l’arrivée, ce ne soit pas une armée du sud contre le nord. Donc cela fait effectivement beaucoup de questions qui sont posées.

La question de l’équipement : qui va armer cette force de défense malienne ?

Dans ce cas de figure, il y a des transferts d’armement qui peuvent se faire, et ce sera un armement relativement léger. Il y aura de toute façon, durant toute la période transitoire qui va encore durer plusieurs mois, un certain contrôle sur cette armée malienne.