Romesh Gunesekera, à la recherche de l'île perdue

Romesh Gunesekera est poète et romancier. Il s'est fait connaître en 1994 en publiant son premier roman "Récifs".
© Getty Images/David Levenson

« The Prisoner of Paradise » est le nouveau roman de l’auteur sri-lankais Romesh Gunesekera. Son action dramatique se déroule à l’île Maurice sous la colonisation. Elle n’est pas sans rappeler les turbulences et les tragédies qui ont endeuillé l’île natale de l’auteur.

Il y a quelque chose du Ceylan natal de Romesh Gunesekera dans l’île Maurice du 19e siècle où se déroule l’action de son cinquième roman, The Prisoner of Paradise, paru récemment à Londres. Une île paradisiaque ensanglantée par des violences et des conflits. Ce thème traverse toute la fiction du Sri Lankais, mais toujours abordé de manière métaphorique, tout comme dans son premier roman Récifs où la disparition du récif de corail autour de l’île de l’Asie méridionale sert de symbole poétique de perte et de dislocation. Aussi, les admirateurs de Gunesekera ne seront-il guère pris de court de trouver des résonances du Sri Lanka dans l'île Maurice coloniale où les protagonistes du nouveau roman de Gunesekera débarquent, qui de l’Angleterre, qui de la France napoléonienne, qui de Ceylan ou de l’Inde et où les prolétaires du monde se donnent la main pour livrer leurs premiers combats contre le capitalisme impérial et aliénant.

Ecrivain de l’exil et de la migration

Poète et romancier, Romesh Gunesekera a quitté son pays natal à l’âge de douze ans, a vécu aux Philippines où son père a fondé la Banque asiatique de développement (la BAD) avant de venir s’installer en Angleterre au début des années 1970. Passionné de lectures, il a grandi puisant ses repères dans les livres, avant de se mettre lui-même à l’écriture. Son œuvre qu’on classe dans la littérature de l’exil et de la migration, est le produit de cet imaginaire diasporique anglophone dont Londres est devenu le centre névralgique depuis la fin de la Seconde-Guerre mondiale. Sa fécondité multiculturelle a donné quelques-uns des plus grands écrivains de langue anglaise des dernières décennies, aux noms prestigieux : de Naipaul à Zadie Smith, en passant par Doris Lessing, Salman Rushdie, Ben Okri, Abdulrazzak Gurnah, Buchi Emecheta, Sam Selvon, Caryl Philips, pour ne citer que ceux-là.

Gunesekera s’est fait connaître du grand public en publiant un recueil de nouvelles, Monkfish moon (1992) puis Reef (1994), un premier roman lumineux et profondément nostalgique de son pays natal à la dérive. Son corpus, composé aujourd’hui de cinq romans dont trois ont été traduits en français (*), cartographie le monde post-impérial, ses contours, ses détours, sa géographie psychique et son devenir. Le romancier raconte des quêtes intérieures, l’aventure des personnages prisonniers de l’ici et maintenant, recherchant leur salut dans l’amour et la liberté.

Tropical et cartésien

Chez Gunesekera, ces quêtes personnelles sont étroitement liées au paysage qui traduit les affres et les exaltations de l’âme, comme chez les poètes romantiques anglais dont les personnages du nouveau roman du Sri-lankais sont profondément imprégnés. En particulier Lucy Gladwell, la jeune héroïne du Prisoner of Paradise qui a fait de Keats et de Shelley et de leur non-conformisme aux valeurs bourgeoises d’âpreté au gain et de patriarcat, la boussole d’une vie qui n’aspire qu’à s’épanouir.

© DR

Le roman s’ouvre sur l’arrivée à Maurice de la jeune femme. Lucy, dix-neuf ans, ayant perdu ses parents, est venue rejoindre la famille de sa tante. Cette dernière est mariée à un cadre haut placé de l’administration britannique. Nous sommes dans le premier quart finissant du 19e siècle. Après la chute de Napoléon, l’Angleterre a pris possession des territoires coloniaux de la France dans l’océan Indien. L’installation des Britanniques a accéléré dans l’île la fin de l’esclavage, poussant les plantations sucrières qui constituent la principale source de richesse de l’île, à recourir à une main-d’œuvre sous contrat, débarquant de l’Inde. Frondeurs et conscients de leurs droits, ces ouvriers ne sont pas des esclaves. Ils ne tardent pas à entrer en conflit avec les propriétaires des plantations qui se montrent d’une grande cruauté vis-à-vis de leurs employés récalcitrants.

C’est sur cet arrière-plan fait de drames sociaux et humains, que vient se greffer une intrigue amoureuse. Lucy s’éprend du jeune traducteur ceylanais du prince de Kandy (ancienne principauté du Sri Lanka) exilé dans l’île. Don Lambodar est un passionné des langues et de la philosophie. Les deux amants partagent l’amour de la sagesse et l’illusion d’un bonheur possible pour leur couple multiracial dans cette colonie où la mixité sociale n’est pas encore à l’ordre du jour. Pour condamnée qu’elle soit, leur romance n’en ouvre pas moins la porte vers un avenir métissé et postimpérial dont les signes avant-coureurs se lisent jusque dans les paysages tropicaux de cette île aménagés selon un ordre cartésien.

Ce monde qui vient, l’héroïne du roman Lucy le qualifiera dans ses ultimes mots de « A hope beyond the shadow of a dream » (« un espoir, plus lointain que l’ombre du rêve »). D’avoir su incarner cet espoir, c’est peut-être cela le principal mérite de ce beau roman anachronique, résolument en avance sur l’époque qu’il met en scène !


* Outre The Prisoner of Paradise (Bloomsbury, 2013) et The Match (Bloomsbury, 2006), qui ne sont pas encore traduits en français, Gunesekera a écrit Récifs (Le Serpent à Plumes, 1995), Retour à Ceylan (Stock, 1999) et Lisière du paradis (Gallimard, 2005).
 

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