Brigite Adjamagbo-Johnson sur RFI : «Il y a un problème de gouvernance» au Togo


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Au Togo, le climat social se dégrade. Lundi 15 avril, un élève de sixième a été tué par les tirs d'un gendarme lors d'une manifestation dans le nord du pays. Côté politique, plusieurs opposants sont en Europe pour tirer la sonnette d'alarme. Parmi eux, la juriste Brigitte Adjamagbo-Johnson, secrétaire générale de la CDPA, la Convention démocratique des peuples africains. Elle préside actuellement la coalition Arc-en-ciel qui a été reçue ces derniers jours à Paris par des conseillers de François Hollande et de Laurent Fabius. Elle est l'invitée ce mardi de Christophe Boisbouvier.

RFI : Fonctionnaires en grève, écoles fermées… Pourquoi cette tension sociale aujourd’hui au Togo ?

Brigitte Adjamagbo-Johnson : Il y a, en réalité, un problème de gouvernance. Et s’agissant des fonctionnaires, il y a au moins quarante ans qu’ils n’ont rien réclamé, ils ont la même grille indiciaire, ces fonctionnaires sont parmi la tranche de populations considérées comme les plus pauvres. Et ce qui se déroule en ce moment c’est du jamais vu. C’est une couche socio-professionnelle qui habituellement est considérée comme des plus dociles.

Tension sociale mais aussi tension politique. Depuis les incendies qui ont détruit deux marchés à Lomé et à Kara en janvier, trente-cinq personnes sont inculpées. Parmi elles, de nombreux opposants du collectif Sauvons le Togo , comme Jean-Pierre Fabre et Agbeyomé Kodjo. Pensez-vous que la justice fait son travail normalement dans cette affaire ?

Ah non ! Le moins que l’on puisse dire c’est que la justice au Togo n’est pas indépendante. Elle reçoit beaucoup de pressions. Et nous trouvons cela d’autant plus grave que ce qui est arrivé était vraiment un désastre.

Il n’y a pas eu de morts, précisons-le.

Il n’y a pas eu de morts sur le coup. Mais c’est comme si on avait tué ces femmes qui ont tout perdu ! Ces femmes constituent le poumon de l’économie du Togo ! C’est des milliers de femmes qui ont été victimes ! Et donc il est urgent aujourd’hui, au lieu de s’attaquer à l’opposition qui n’a rien à voir dans cette histoire, de trouver les véritables auteurs de ces actes criminels, et d’adopter des mesures adéquates, pour permettre à ces femmes commerçantes de se relever.

A l’origine de ces inculpations d’opposants, il y a les aveux d’un jeune Togolais, Toussaint Tomety, alias Mohamed Loum. La presse de Lomé dit que c’est un jeune manipulé qui crache des noms. Qu’est-ce que vous en pensez ?

On se doutait bien qu’il y avait un gros montage. Aujourd’hui, il reconnaît qu’il a fait ses déclarations sous pression, et il a quasiment été torturé.

Comment faire la lumière sur ces deux incendies criminels ?

Nous avons demandé - l’opposition, le collectif Sauvons le Togo ou la coalition Arc-en-ciel - qu’une enquête indépendante soit entreprise.

Par qui ?

Par une commission internationale. Nous n’avons pas confiance en cette justice qui est aux ordres. Vous savez, c’est aussi le problème du Togo ! Les institutions de la République sont toutes affaiblies. Et c’est pour ça, que fondamentalement, nous devons aller vers l’alternance.

Vous parlez alternance, on attend aujourd’hui des législatives qui sont sans cesse repoussées depuis octobre dernier. Le collectif Sauvons le Togo refuse d’y aller, tant qu’un nouveau découpage électoral n’aura pas été fait. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Nous sommes ensemble à demander que des réformes soient entreprises, pour améliorer les conditions d’organisation de ces élections. Et nous continuerons de pousser, pour obtenir qu’enfin le pouvoir revienne à la raison. C'est-à-dire qu’il accepte le principe d’un dialogue franc et sincère. Il s’agit de faire en sorte que l’alternance soit possible en 2015.

Est-il vrai qu’avec le découpage actuel, un député du Nord est élu avec dix fois moins de voix qu’un député du Sud ?

Absolument. Et ce n’est pas nous qui le disons. Les observateurs de l’Union européenne ont fait le constat et ont proposé que le découpage soit revu.

Il y a six mois, malgré les menaces de boycott de l’opposition, le pouvoir voulait aller à ces législatives coûte que coûte. Mais aujourd’hui, il semble hésiter, puisqu’il n’a encore annoncé aucune date. Est-ce que c’est bon signe ou pas ?

Peut-être bien. Mais nous ne laisserons rien passer. Si le pouvoir espère nous décourager, nous dégoûter et nous pousser vers une position de boycott, il se trompe. Il n’y aura pas de boycott. Mais nous nous battrons pour obtenir les meilleures conditions pour aller aux élections. Les populations ont compris le message. Elles sont allées se faire recenser. Nous avons mis en place des comités de vigilance qui ont permis de relever des fraudes.

Brigitte Adjamagbo-Johnson, longtemps votre parti, la CDPA, a été un parti d’opposition. Et puis, tout à coup en 2006, votre ancien numéro un, Léopold Gnininvi, est devenu le ministre des Affaires étrangères du président Faure Gnassingbé. Beaucoup de gens ont été surpris. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je voudrais d’abord vous rappeler que la CDPA a fait son entrée au gouvernement d’union nationale, suite à l’accord politique global de 2006.

Mais est-ce que l’entrée de Léopold Gnininvi au gouvernement n’a pas brouillé votre image ?

Je suis tout à fait d’accord avec vous. Il aurait fallu que la CDPA donne plus d’explications. Nous avons remonté la pente depuis, et les images sont à nouveau au beau fixe. Les Togolais comprennent que la participation au gouvernement, au lendemain de ces accords, ne pouvait en aucun cas être interprétée comme une démission de la part de la CDPA.

Vous le regrettez ?

C’est un passé. Un passé dont nous allons tirer une leçon. Voilà.

Et aujourd’hui, avec la coalition Arc-en-ciel, où est-ce que vous vous situez ? A mi-chemin entre le pouvoir et le collectif Sauvons le Togo ou plutôt dans un camp ?

Ah non ! Nous nous situons, de manière très claire, dans le camp de l’opposition, qui se donne pour ambition d’aller en rang serré aux élections, de présenter des candidatures communes face au pouvoir, parce que dans la situation actuelle du Togo, le seul défi c’est l’alternance, sans laquelle notre démocratie ne sera qu’une démocratie de façade.

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