Karim Wade, l'ombre du père


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Le fils de l’ancien président a toujours éprouvé de la fascination pour son père, rêvant de lui ressembler et de lui succéder à la tête de l’Etat. Karim Wade a été inculpé mercredi 17 avril d'enrichissement illicite, et placé sous mandat de dépôt. Il est désormais derrière les barreaux de la prison de Rebeuss, à Dakar. Le fils pourra-t-il succéder à son père comme il l'ambitionne ? Portrait croisé. 

Qu’on ne s’y trompe pas ! Karim Meïssa Wade écoute rarement de la musique. Les écouteurs éternellement vissés à ses oreilles lui servent juste de kit mains libres. Point de recueil de poèmes dans sa bibliothèque. On n’y trouve donc pas de trace de Senghor ni de Césaire. Pas de romans non plus, mais des ouvrages, en anglais et en français, d’économie, de finance internationale ou consacrés aux success-stories des dragons d’Asie.

Retiré depuis près d’un an avec son épouse, Viviane, dans un pavillon de la ville de Versailles, en région parisienne, son père, Abdoulaye Wade, un intellectuel curieux de tout, est un féru de droit, d’économie, d’histoire, de philosophie, de littérature. Et, bien entendu, de politique, un domaine dans lequel il entre jeune, comme d’autres entrent en religion, au point de lui consacrer l’essentiel de sa vie. Au détriment, comme il le reconnaît lui-même, de ses deux enfants, Karim Meïssa, 45 ans le 1er septembre prochain, et Aïda Syndiély, 41 ans le 22 décembre. « Mon seul regret, c’est de ne pas avoir pris suffisamment le temps de m’occuper de mes enfants », confia-t-il un jour, avec un accent de sincérité et de désolation, à l’auteur de ces lignes. Et on veut bien le croire.

Ce qui fait vibrer Karim Wade, ce sont les montages financiers

Karim Wade, est devenu ministre d'État, de la Coopération et des Transports en mai 2009 © WILS YANICK MANIENGUI / AFP

Wade père était habité par la politique et les grandes idées. Ce n’est pas la philosophie qui fait vibrer Karim, mais les montages financiers, le cours de l’euro ou du yen, les valeurs marchandes. Normal, après tout, pour un expert financier formé à la Sorbonne et qui exerça, plusieurs années durant comme directeur associé à l’UBS Warburg, à Londres !

Question de génération et de tempérament, sans doute, il rêve de « concret », comme la « Génération du concret », le mouvement qu’il lance avec quelques camarades vers la fin des années 2000 avec le dessein secret de s’en servir pour ouvrir la voie qui conduit au sommet de l’Etat.

Wade père veut forcer la porte du destin, hisser son pays au niveau des grands de ce monde, entre le G20 et le Conseil de sécurité des Nations unies. Il embrasse les grandes causes. Panafricaniste avéré, il rêve d’une Afrique qui irait d’Alger au Cap, de Praia à Djibouti. Il se propose souvent comme médiateur dans les grandes crises, aussi bien dans le conflit du Proche-Orient qu’au… Cachemire indien. Son fils est tout aussi pressé. De faire émerger des tours, des échangeurs, des ponts, des hôtels de luxe et des monuments dans Dakar, histoire de faire oublier son manque de charisme naturel. Et de marquer sa différence, avant d’entamer son ascension.

Papa est un touche-à-tout, un orfèvre du verbe, un fort en thème intarissable devenu un hyper-président ayant un avis sur tout : de la santé à l’informatique, de la musique au sport, en passant par la géographie, la pêche, l’architecture, sans oublier les garderies d’enfants qu’il baptisa, inspiré, « la case des tout-petits ». Avare en mots sans être pour autant hautain, son fils est un grand timide, sans doute écrasé par un père thaumaturge.

Pour électriser les foules, Abdoulaye Wade, en redoutable tribun, a pour lui sa faconde, son audace et un penchant pour le populisme. Son fils lève rarement les yeux du pupitre lorsqu’il lit son discours, dissimule bien souvent le regard derrière des verres de soleil. Le premier sait faire passer l’émotion, le second donne le sentiment d’être constamment sur la réserve, soucieux à la fois de ressembler et de se distinguer de ce père qu’il a peu vu jeune, mais omniprésent par sa stature, son charisme, sa verve, sa réactivité, son stakhanovisme.

Tiraillé entre l'ambition de sa mère et les réticences de son père

Faire de la politique requiert parfois du courage physique. A la différence d’un père, abonné aux geôles de son pays dans les années 1980 et 1990, la seule idée de dormir en prison a toujours insupporté Karim. Être bien né est sans doute un ascenseur social, mais aussi un frein. Depuis l’enfance, l’héritier des Wade porte sa croix et vit une crise existentielle : s’identifier à son père ou rompre les amarres et tracer son propre chemin ? Ce dilemme l’a toujours travaillé, comme en atteste aujourd’hui l’un de ses intimes.

Lorsqu’il décide finalement de se lancer en politique, le père est, contrairement à ce qui a été dit et écrit, plutôt réticent. Sans doute pour préserver son rejeton d’un milieu dont il connaît mieux que d’autres les avanies et les vilenies. Les mauvaises langues répètent à l’envi que la mère, Viviane Vert-Wade, lui aurait seriné : « Mon fils, tu finiras un jour en haut du podium ! » Le père finira par céder, la mort dans l’âme. Une belle histoire, à mi-chemin entre le psychodrame familial et la politique.

Né à Paris une année épique et révolutionnaire (1968), Karim connaît une enfance « normale ». Il débarque avec papa et maman à Dakar à l’âge de deux ans. Le couple Wade s’installe à Pikine, aujourd’hui banlieue surpeuplée, avant de déménager au quartier résidentiel du Point E d’où il n’a plus bougé. Le gamin passe néanmoins l’essentiel de son temps libre avec son grand-père, Momar Tolla Wade, qu’il accompagne certains jours à la mosquée de Niary Tally, un quartier populaire de la capitale. Il fréquente l’École franco-sénégalaise, puis le Cours Sainte-Marie de Hann, établissement catholique de Dakar fondé en 1948-1949 par l’archevêque traditionnaliste français Mgr Lefebvre.

Un père président

© AFP Photo/Georges GOBET

Karim retourne en France après son brevet, en 1984, intègre l’internat de l’École Saint-Martin-de-France, située dans un parc de 32 hectares à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Paris. Il y décroche son bac, avant de rejoindre la Sorbonne. Il en sort muni d’une maîtrise en gestion et un Diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en ingénierie financière, après un mémoire sur les « Utilités et perspective de développement du Corporate governance en France ». La suite de son cursus est du domaine public. USB Warburg, à la City de Londres, une banque pour laquelle il négocie des contrats miniers et pétroliers en Angola, au Congo-Brazzaville et en Afrique du Sud.

Après la victoire de son père au second tour de l’élection présidentielle, le 19 mars 2000, il fait des allers et retours entre Londres et Dakar avant de se fixer définitivement au Sénégal, en 2002, pour épauler un président arrivé au pouvoir à un âge où il n’est pas illégitime de faire valoir ses droits à la retraite. Par la volonté du père, il devient conseiller personnel du chef de l’Etat, une fonction directement rattachée au Secrétariat général de la présidence de la République. Puis, le 7 juin 2004, il est nommé par décret (matricule 2004-679) président de l’Agence nationale de l’organisation de la Conférence islamique(Anoci), chargée de préparer et de mettre en ordre le XIe sommet de l’OCI qui s’est tenu, après plusieurs reports, en mars 2008 à Dakar.

Un grand timide propulsé sur le devant de la scène

Pour la première fois de sa vie, ce grand timide est sous les feux de la rampe. Il fréquente les têtes couronnées du Moyen-Orient et du Golfe, étoffe son carnet d’adresses. Il se pose en responsable, à la tête d’une équipe de collaborateurs recrutés essentiellement dans la diaspora sénégalaise établie en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Son entourage est soumis à un rythme de travail spartiate, obligé de pointer à l’arrivée et au départ. Les intéressés sont invités, pour gagner du temps, à prier de préférence les vendredis, dans la petite mosquée que leur patron a fait construire au neuvième étage de l’immeuble abritant les bureaux de l’Anoci. Karim Wade utilise l’argent des pays arabes qui entretiennent des relations très étroites avec le Sénégal pour initier des grands travaux et changer la configuration et le visage de Dakar.

Chez l’aîné des Wade, la vie privée et l’amour ont leur place, mais en compartiments séparés. A la Sorbonne, il rencontre, en 1991, Karine Marteau, qui finira par devenir dix ans plus tard son épouse. Trois fillettes, aujourd’hui âgées de 10, 7 et 5 ans, naîtront de cette union. Peu de Sénégalais connaissaient le visage de cette épouse extrêmement accueillante, mais discrète, décédée d’une grave maladie en avril 2009 à Paris et inhumée, conformément à sa volonté, dans un cimetière musulman de Dakar. De même, seule une poignée d’amis connaissent sa nouvelle compagne, une ravissante Espagnole.

Un père très proche de ses enfants

Côté famille, le jeune veuf est tatillon. Pas question de faire subir à ses filles ce dont lui-même a beaucoup pâti. Même en assumant sa charge ministérielle, il s’arrange pour être à leurs côtés et les emmener, pendant les vacances scolaires, au ski ou au soleil, bien souvent au Maroc. Les trois héritières habitent avec leur nourrice sénégalaise dans un appartement mis à leur disposition par un ami de la famille. Elles devaient déménager à la rentrée 2012, pour rejoindre l’appartement paternel, rue de la Faisanderie, dans le très chic XVIe arrondissement parisien. Mais le départ a été différé, l’aînée des filles était, semble-t-il, très attachée à un endroit où leur maman a passé l’essentiel de ses derniers moments…

Empêché de sortir du Sénégal depuis novembre 2012, la vie de Karim Wade sans ses filles va devenir un calvaire. S’il ne peut aller les voir, il évite de les faire venir à Dakar, persuadé que ses contempteurs tiendraient-là une occasion supplémentaire de l’humilier. Dans leur quête effrénée de la fortune supposée du père, les enquêteurs de la brigade de gendarmerie de Colobane, à Dakar, ont, il est vrai, pisté, jusque-là en vain, d’éventuels comptes bancaires ouverts au nom des enfants. Les discussions familiales se passent, les soirs, par vidéoconférence sur Skype, un logiciel de communication par internet.

Le père doit recourir à mille subterfuges et à des petits mensonges pour éviter de répondre à certaines questions délicates. Son inculpation et, surtout récemment, sa mise sous mandat de dépôt à la prison de Rebeuss sous le chef d’inculpation « d’enrichissement illicite », ont refermé cette fenêtre le reliant aux enfants.

Karim Wade suit les traces de son père, à la prison de Rebeuss

Etrange destin ! Karim Wade est aujourd’hui incarcéré dans la maison d’arrêt où son père a séjourné plusieurs fois. Il y est entouré de certains de ses proches : Ibrahim Aboukhalil se faisant appeler « Bibo Bourgi », du nom de famille de sa mère, et dont le père est avocat à Beyrouth, au Liban, et qui fut naguère proche des deux fils de l’ancien président Abdou Diouf (1981-2000) ; Cheikh Diallo, patron du quotidien Le Pays et du site www.lesenegalais.net ; Pape Mamadou Pouye, responsable de société, et de quelques autres.

Est-il en prison pour longtemps ? En politique, il ne faut jurer de rien. Après plusieurs séjours en prison, bien souvent pour troubles à l’ordre public au lendemain de scrutins présidentiels controversés, en 1988 et en 1993, Wade père est reparti à la conquête du pouvoir. Avec le résultat que l’on connaît en mars 2000.