Sauver le manioc, un enjeu de développement pour l'Afrique


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La striure brune, un virus s’attaquant aux plants de manioc, s’étend en Afrique. Disparue depuis 1925, cette maladie qui rend les racines du manioc impropres à la consommation est réapparue en Afrique de l’Est il y a une dizaine d’années. Depuis, la maladie a atteint la RDC, l’Angola, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi. Le Dr Claude Fauquet, chercheur au Centre international de l'agriculture tropicale (CIAT), à l’origine d’une rencontre de chercheurs et de donateurs contre ce fléau, expose les enjeux et fait le point des recherches en cours.

RFI : Comment peut-on reconnaître le virus de striure du manioc ?

Dr Claude Fauquet : C’est extrêmement facile à reconnaître. Ce virus a la particularité de créer et d’induire, d’abord, des symptômes sur les vieilles feuilles du manioc. On voit des sortes de petits dessins jaunes sur les vieilles feuilles de manioc. Ensuite, il y a des nécroses sur les tiges.

Surtout, quand on va récolter le manioc après douze, quinze ou dix-huit mois de culture, les racines, qui normalement sont totalement blanches à l’intérieur, sont souvent déformées. A l’intérieur, quand on les coupe, il y a des nécroses. C’est une sorte de pourriture sèche, qui rend l’utilisation de ces racines absolument impossible. On ne peut pas s’en nourrir. Même les animaux vont refuser de manger ces racines.

Il est très facile de le voir, mais, malheureusement, seulement au moment de la récolte. Cela veut dire que les fermiers ont déjà travaillé un an, voire dix-huit mois ou plus. Ils sont évidemment très déçus. On jette la première plante, la deuxième, et parfois on jette toutes les plantes du champ et on n’a rien du tout.

D’où vient ce virus ? Comment est-ce qu’il évolue ?

C’est comme tous les virus de plantes. Ce sont des entités virales qui existent probablement depuis très, très longtemps. Ce que l’on suppose, dans ce cas-là, c’est qu’il y a des « plantes réservoirs » en Afrique, et qu’une petite mouche – la mouche blanche - a transmis ce virus… en fait, il y a deux virus différents.

Ensuite, la propagation à partir du manioc se fait de deux façons différentes. D’une part, ces mouches blanches continuent de véhiculer ces virus. D’autre part, les fermiers, quand ils utilisent les tiges du manioc pour planter les nouveaux champs, si les plantes sont contaminées, vont transmettre le virus.

Du point de vue de l’évolution moléculaire de ces virus, nous n’avons pas beaucoup d’informations. On ne connaît ces virus moléculairement que depuis une douzaine d’années. C’est un laps de temps beaucoup trop court. Mais l’effet immédiat de ces virus ne vient pas d’une évolution de ces virus proprement dits. Il tient au fait que ces virus créent des dégâts énormes.

Surtout, ils se sont vite propagés, ces dernières années ?

C’est un fait assez intéressant. Les premières descriptions de cette maladie datent de 1935. En Afrique de l’Est, dans ce que l’on appelle aujourd’hui la Tanzanie, à Abuja, des scientifiques anglais ont décrit la maladie dans différents endroits. Mais il n’y avait pas beaucoup de plantes infectées, donc cela a été considéré comme un problème mineur.

En 2003-2004, on a vu cette maladie réapparaître sur des maniocs au Mozambique, sur la côte Est de Tanzanie, la côte Est du Kenya. Et puis on en a vu de plus en plus.

Un chercheur d’Ouganda a amené des échantillons dans mon labo. Sans que l’on cherche cette maladie, on l’a trouvée, en 2004. Et depuis, on produit des études régulièrement. Cette maladie envahit petit à petit tout le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Maintenant, on la trouve dans l’est du Congo.

Pour tous ces pays, on a ce que l’on appelle des tests moléculaires. On a la preuve qu’effectivement, ces virus sont présents. Et on commence à voir des symptômes identiques sur la partie ouest du Congo et dans le nord de l’Angola. Nous n’avons pas encore les preuves moléculaires pour ces endroits-là. Mais les symptômes ressemblent tellement que l’on craint, que la maladie soit effectivement présente.

Des chercheurs et des donateurs se sont réunis en Italie cette semaine, en raison de l’urgence. Quels sont les risques ?

Nous sommes réunis toute cette semaine dans un centre de la Fondation Rockefeller à Bellagio en Italie. J’ai réuni tous les spécialistes du monde qui travaillent sur les virus d’une part – parce qu’il n’y a pas que ces virus-là, il y en a d’autres – et sur les mouches blanches, qui véhiculent ces virus. Il y a également des sélectionneurs, qui travaillent sur l’amélioration du manioc et des gens qui travaillent sur la mise à disposition de nouveaux matériels. Il y a enfin des donateurs, qui financent des programmes de recherche et de développement.

Tous travaillent sur ce que l’on appelle en anglais le « brown stick », la striure du manioc, dont je viens de parler. C’est un phénomène relativement nouveau, mais il y a d’autres virus sur le manioc. Il y a « la mosaïque » du manioc, une maladie que l’on connaît depuis cent ans, causée par une dizaine de virus différents en Afrique. Et il y a deux autres maladies en Inde.

Depuis cinquante ans qu’il existe une recherche internationale, la situation virale du manioc ne s’est pas améliorée. Au mieux, elle a stagné. Et dans plusieurs endroits maintenant, c’est pire que ça l’était il y a trente ou quarante ans.

Nous avons eu, l’année dernière, une grande conférence sur le manioc. Avec le réchauffement, beaucoup de changements climatiques vont intervenir, et nous sommes très inquiets sur les cultures en général, et sur celle du manioc en particulier.

A l’issue des cette conférence, les conclusions étaient que, d’une part le manioc va beaucoup aider l’Afrique, parce que cette plante est déjà résistante à la sécheresse et pousserait bien, même si on a beaucoup de CO2. Mais d’autre part, c’est la mauvaise nouvelle, les augmentations de la température vont augmenter les vecteurs de maladie, en particulier des maladies virales.

C’est un bilan que l’on a fait il y a presque un an, maintenant. On a considéré qu’il était très important de parler de la situation actuelle. Et, surtout, de penser à ce qui pourrait arriver à l’avenir. Tout cela étant relié, bien sûr, à la capacité de l’humanité de se nourrir.

En 2050 il y aura 9,5 milliards de personnes sur Terre. L’Afrique va connaître la plus grande augmentation de population. Avec le manioc, on a déjà une situation difficile, voire très problématique dans certaines parties de l’Afrique. A l’avenir, si on veut que le manioc aide l’Afrique à se développer, il ne faut surtout pas qu’on ait encore plus de maladies virales.

Il est clair qu’il faut que l’on change les moyens que l’on a utilisés jusqu’à maintenant. Il faut que la recherche, le développement et les investissements changent, de telle sorte que l’on mette toutes les chances de notre côté pour que le manioc puisse, effectivement, être cultivé davantage, et nourrir ce continent, jusqu’en 2050 ou après.

Cela veut dire qu’il faut se remettre en cause, développer de nouvelles technologies, produire de nouvelles plantes. Quarante ans, cela paraît peut-être beaucoup, mais à l’échelle de l’amélioration des plantes c’est à peu près trois générations de sélections.

Cela ne laisse pas beaucoup de chances. Si on se plante une première fois on n’en a plus que deux. Si on se plante une deuxième fois, on n’a plus qu’une chance… Et puis il faut que l’on commence le plus tôt possible, de façon à ce que l’on puisse avoir les meilleurs outils possible, pour essayer d’endiguer tous ces problèmes, et essayer de nourrir la planète.

Avez-vous des pistes que l’on pourrait suivre, pour lutter contre ces virus ?

Il n’y a pas de produits chimiques que l’on peut utiliser contre ce type de virus. Il n’y a aucun espoir de ce côté-là. Il y a beaucoup de choses que l’on peut faire.

On pourrait mettre en place un système de surveillance beaucoup plus efficace que celui que l’on a à l’heure actuelle, de sorte que l’on puisse savoir exactement où ces maladies se trouvent. Quand une maladie arrive dans un pays, ça va commencer par une ou dix plantes infectées.

Si on sait où elles sont, on peut facilement les supprimer, les brûler. Même si c’était cinquante hectares, c’est faisable. Par contre, si on ne le sait pas, au bout de trois, quatre ou cinq années, ces cinquante hectares peuvent devenir 10 000 hectares, ou un million d’hectares... Et à ce moment-là, c’est très difficile d’enrayer la propagation.

Pour essayer d’enrayer cela, il faut que l’on s’organise mieux, avec des systèmes de surveillance.

La deuxième chose, c’est qu’il existe à l’heure actuelle des variétés qui, même si elles ne sont pas parfaites, peuvent quand même nous aider à endiguer le développement de ces maladies. Il faudrait que l’on puisse multiplier ces variétés à grande échelle, les mettre à dispositions des pays où la maladie n’existe pas encore. Il faut donc sensibiliser ces pays pour qu’ils décident d’importer du matériel dont, a priori, ils n’ont pas besoin tout de suite.

Si le Nigeria avait un millier d’hectares de plantes avec ces variétés particulières, résistantes à ce virus, on pourrait utiliser cela un peu comme un extincteur et enrayer le développement du virus. On parle aussi de nouveaux programmes de recherche, de plantes qui soient plus résistantes. On envisage également un ensemble d’activités, qui vont de que « peut on faire demain matin » à que « peut on faire dans les dix ans qui viennent ».

Il faut également révolutionner la culture du manioc, qu’il y ait aussi plus de participation du privé, qu’il y ait des marchands de boutures de bonne qualité. Il y a beaucoup de problématiques agricoles et économiques qui se greffent. C’est aussi une opportunité, pour le développement en Afrique, que de saisir ce problème à bras le corps. Cela peut être le moyen de mettre en place un système d’agriculture beaucoup plus performant, qui puisse aider l’Afrique dans les décennies à venir.