Érythrée: un système pénitentiaire «d'une cruauté inimaginable»


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Amnesty International a publié, jeudi 9 mai, un rapport accablant sur les nombreux prisonniers politiques érythréens, basé sur les témoignages d'anciens détenus. Publié deux semaines avant le 20e anniversaire de l'indépendance de ce petit pays de la Corne de l'Afrique, ce texte est gênant pour ceux qui souhaitent une normalisation des relations avec Asmara.

Dix mille prisonniers politiques sont détenus en Érythrée dans des conditions « d'une cruauté inimaginable ». Le vocabulaire utilisé par Amnesty International, dans son dernier rapport sur l'Érythrée, est exceptionnellement dur.

• Consulter le rapport d'Amnesty sur son site internet en cliquant ici (anglais)

Les nombreux témoignages d'anciens détenus compilés par l'organisation ne le sont pas moins. Ils décrivent un « vaste réseau de centres de détention » où les citoyens ordinaires sont incarcérés sans inculpation ni visite, pour une durée indéterminée, où « le recours à la torture est monnaie courante ».

Une carte des nombreuses prisons du régime, faites de conteneurs métalliques bondés et de geôles souterraines, a été dressée. « Dans la grande majorité des cas, écrit Amnesty, les familles de prisonniers ne sont pas informées du lieu où ceux-ci se trouvent, et restent bien souvent sans nouvelles de leurs proches après leur arrestation. »

On entre dans le système pénitentiaire au risque d'y disparaître à jamais, dit l'organisation. Amnesty fait ainsi état de nombreux « morts en détention à la suite d’actes de torture ou de suicides, ou encore en raison des épouvantables conditions qui y règnent. Des prisonniers meurent ainsi de maladies curables comme le paludisme et d’affections causées par une chaleur excessive. »

Déni immédiat


La réaction d'Asmara, la capitale, ne s'est pas fait attendre. Fait exceptionnel, l'ambassadeur d'Érythrée au Royaume-Uni, Tesfamichael Gerahtu, a immédiatement convoqué une conférence de presse pour rejeter les accusations d'Amnesty. Invité de l'un des programmes phares de la BBC le soir même, il a rejeté en bloc les 50 pages du rapport, selon une rhétorique désormais habituelle du régime érythréen : tout démentir en bloc, sans autre forme d'explication.

L'après-midi même, le ministère érythréen des Affaires étrangères a publié un communiqué rejetant les « fausses accusations » contenues dans « l'agression manifestement politique » d'Amnesty International. Une ligne de défense reprise aussitôt par Yemane Ghebremeskel, directeur de cabinet du chef de l'État érythréen, sur son compte Twitter. L'organisation de défense des prisonniers serait, selon le gouvernement d'Asmara, « incapable de fournir des preuves » de ses allégations.

Il reste qu'une telle mobilisation du maigre appareil de communication de l'Érythrée est rare. Il s'agit sans doute du signe que le rapport d'Amnesty, et le large écho qu'il a reçu dans la presse, ont été manifestement pris au sérieux.

Moment critique

Car même si les informations sur le système pénitentiaire érythréen contenues dans le rapport ne sont pas nouvelles, elles ont été publiées à un moment critique pour le régime d'Asmara. De plus en plus isolée sur la scène internationale, frappée par des sanctions qui asphyxient progressivement le pays depuis 2009, l'Érythrée a pu croire que son étranglement allait se desserrer.

La diplomatie érythréenne s'efforce depuis plusieurs mois de réintégrer les instances régionales, comme l'IGAD dont elle s'était retirée en 2007 pour protester contre l'intervention éthiopienne en Somalie. La Turquie et le Qatar, son bailleur de fonds, ont récemment conduit des missions de bons offices en Érythrée, afin d'amener Asmara à stopper son soutien au groupe islamiste al-Shabab, reconnaître le gouvernement de transition au pouvoir à Mogadiscio, solder ses comptes avec son voisin djiboutien et régler définitivement la dangereuse situation de « ni guerre ni paix » qui prévaut avec sa sœur ennemie, l'Éthiopie. En vain, pour l'instant. Mais enfin, quelques think tanks et ONG, comme International Crisis Group, ont recommencé à plaider pour une normalisation des relations avec Asmara.

Entre-temps, en Érythrée, les pénuries sont de plus en plus nombreuses. L'essence manque cruellement. La vieille centrale à diesel de Hirgigo ne peut plus fournir que quelques heures d'électricité, le matin, à la capitale. Le flux des fugitifs qui se pressent dans les camps de réfugiés d'Afrique ne se tarit pas. Les témoignages sur l'enfer vécu par la population érythréenne, coincée dans le pays, s'accumulent.

Divisions au sein de l’armée

La jeunesse de la diaspora s'organise et les événements de propagande organisés par le régime à l'étranger doivent désormais être protégés pour ne pas être perturbés. Les divisions dans l'armée sont profondes, à en juger par la rébellion spectaculaire d'une unité mécanisée le 21 janvier dernier et la vague d'arrestations qui s'en est suivie. Depuis la défection de son très loyal ministre de l'Information Ali Abdou, en novembre dernier, le président Issayas Afeworki ne fait plus confiance à grand monde dans son entourage.

Enfin, le rapport d'Amnesty est paru deux semaines avant les célébrations, le 24 mai prochain, du vingtième anniversaire de ce qui fut le plus jeune pays d'Afrique. Alors que l'Érythrée revient dans l'actualité, il marque ainsi la dictature d'Asmara d'une trace difficilement effaçable pour ceux qui, au sein de la communauté internationale, chercheraient à la considérer comme un gouvernement comme un autre.