L'affaire du blogueur Makaila Nguebla «préoccupe» Amnesty International


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Depuis une semaine, de nombreuses organisations de défense des droits de l'homme se mobilisent pour un blogueur tchadien qui a été expulsé du Sénégal vers la Guinée Conakry. Ces dernières s'inquiètent de la mise en place d'une chasse aux sorcières et d'une atteinte à la liberté d'expression au Sénégal. Christian Mukosa est responsable de recherches au programme Afrique d'Amnesty International. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Christian Mukosa, est-ce qu’il peut être risqué d’ouvrir un blog dans certains pays africains ?

Christian Mukosa : Oui, bien sûr c’est un risque qu’on court quand on ouvre un blog ou juste quand on poste une information sur un blog, dans beaucoup de pays africains. Pour preuve, très récemment malheureusement, l’arrestation d’un blogueur tchadien à Dakar, au Sénégal. Je parle du cas de Makaila Nguebla.

Makaila qui est un blogueur tchadien qui vivait au Sénégal depuis sept ans, et qui a été expulsé mardi dernier vers la Guinée Conakry.

Oui, et justement, Makaila vivait à Dakar, au Sénégal, depuis 2005. Et là, il animait son blog qui était très, très suivi dans son pays natal, le Tchad, mais aussi par la diaspora tchadienne. Et du coup, beaucoup de gens y postaient des messages, des informations, bref échangeaient. Et malheureusement – et ça c’est une grande préoccupation – il a été arrêté par la police secrète sénégalaise, interrogé, menotté, jeté dans un avion et conduit dans un pays qu’il ne connaît pas, la Guinée Conakry, où il n’a jamais mis les pieds, où il n’a pas de famille. Et ça, c’est très inquiétant par rapport à un pays comme le Sénégal.

Est-ce à la suite d’une pression de Ndjamena ?

Ça fait sept ans, comme vous avez dit, qu’il habitait à Dakar, qu’il y conduisait ses activités de journaliste et de blogueur. Il n’a jamais été inquiété, et voilà qu’après les informations sur la conspiration qui aurait eu lieu à Ndjamena, voilà que du coup, lui aussi après quelques jours, il est interpellé, expulsé sans une autre forme de procès.

Trois jours avant son expulsion, le ministre tchadien de la Justice Jean-Bernard Padaré, était à Dakar. Est-ce qu’il peut y avoir un lien entre les deux faits ?

Oui, officiellement, Monsieur Padaré était à Dakar pour discuter l’entraide judiciaire entre le Tchad et le Sénégal autour du dossier de l’ancien président Hissène Habré. Mais beaucoup de gens commencent à mettre les liens entre les deux.

Alors ce qui peut être risqué aussi c’est d’être soupçonné d’échanger des mails avec un blogueur comme Makaila. C’est l’expérience qu’ont faite deux journalistes tchadiens à Ndjamena.

Justement, ça c’est une préoccupation grave, et ça viole le droit à la liberté d’expression, mais aussi à la liberté de la vie privée, parce que s’il s’avérait qu’il y ait des gens qui peuvent entrer dans les boîtes mails des autres, et qu’ils aient écrit et envoyé des mails aux uns et aux autres, il est très difficile de savoir finalement, qui a envoyé un mail. Et donc, ce genre de preuve ne saurait pas être utilisé par une cour de justice pour mettre en cause quelqu’un.

Et donc, le fait qu’on ait reproché à Makaila, par exemple, d’avoir échangé avec un certain nombre de gens, y compris avec le journaliste Eric Topona qui est actuellement en détention, à Ndjamena ou avec Monsieur Jean Laokolé qui a été arrêté le 23 mars et qui est en détention à la prison d'Am Sinene à Ndjamena aussi. Cela est très préoccupant. Et pour nous, Amnesty International, nous pensons que c'est une grave violation des droits de l’Homme qui doit être rectifiée par les autorités tchadiennes.

Nos deux confrères tchadiens disent que leurs échanges mails ont été piratés. Est-ce que c’est possible ?

Avec l’évolution de la technologie, je pense qu’il est possible que quelqu’un d’autre qui n’est pas le propriétaire d’une boîte mail, que quelqu’un d’autre ait accès aux mails de l’autre et l’utilise pour des fins qui ne sont pas bonnes. Vous savez très bien qu’en Afrique il y a beaucoup de pirateries de boîtes mails de plus en plus. Non pas seulement par les agents de service de sécurité ou autres, mais aussi par de simples escrocs. Donc, il y a possibilité que quelqu’un utilise la boîte mail d’une autre personne pour lui faire du mal. Et je pense que la sécurité des messageries, y compris des boîtes mails, devrait préoccuper tout le monde par les temps qui courent à Ndjamena.

Le 8 mai dernier, le président tchadien Idriss Deby, a lancé un avertissement public aux blogueurs. « Arrêtez ce jeu, leur a-t-il dit. Certains ont fui le pays et ouvert des boîtes sur le net, alimentées par des hommes politiques que nous connaissons. Ils participent à la conspiration ». Qu’est-ce que vous pensez de cette mise en garde ?

Vous savez, c’est très important qu’un chef d’Etat d’un pays comme le Tchad, qui a connu beaucoup de problèmes, se préoccupe de la sécurité de ses concitoyens et de son pays. Mais nous pensons que ce genre de déclaration, ne facilite pas beaucoup le dialogue entre les gens. Ce genre de menace devrait plutôt faire partie des dialogues et des discussions entre les autorités, les journalistes et la société civile.

Est-ce qu’il n’y a pas des excès, quelquefois, sur les blogs ? Est-ce que certains blogueurs ne se permettent pas d’écrire des choses qu’ils ne publieraient pas dans un journal papier ?

Oui. Vous savez, le fait qu’un blog est quelque chose qui n’a pas de support papier, qui est électronique, permet à beaucoup de gens de se laisser emporter. Mais il y va de la responsabilité aussi, des gens qui gèrent le blog. Ce n’est pas parce qu’on gère un blog qu’on est au-dessus de la loi. Mais critiquer un ministre, critiquer un gérant d’une institution publique, dans les règles du respect de ces droits, à ma connaissance, ne serait pas une violation du droit de cette personne-là. Donc, tout doit être fait dans le respect du droit, mais aussi, permettre à ce que les blogueurs, les journalistes et d’autres citoyens, aient leur liberté d’expression à tous les niveaux. De recevoir ou de répandre des informations dans les règles du droit.

Il y a un cas exceptionnel, c’est celui du blogueur tunisien Slim Amamou, qui a été jeté en prison sous Ben Ali et qui est devenu ministre, après la Révolution de janvier 2011 à Tunis. Est-ce que le blog mène à tout ?

Ah, oui. Dans ce cas-là, on dirait ça, oui. Mais c’est une exception. Donc, ça appelle aussi à la notion de tolérance de la part des autorités africaines. Lorsqu’on menace les gens, on intimide les gens, on les jette en prison, il ne faut pas oublier que la barre peut changer la prochaine fois et que l’autre peut se trouver dans l’autre position. Les situations sont changeantes  en Afrique. Donc, essayons de respecter les droits des autres, afin que lorsque cela nous arrive, l’autre le soit aussi.