L’Afrique est restée dans les coulisses du 66e Festival de Cannes


©

Grigris du Franco-Tchadien Mahamat-Saleh Haroun était cette année le seul film en lice d’un réalisateur africain. Haroun était le seul réalisateur africain qui avait réussi à avoir cette année une visibilité au Festival. Et c’est le même cinéaste qui affirme depuis des années et d’une manière assez isolée que le cinéma africain a «besoin» de Cannes pour se développer. Dans les coulisses du Festival, des jeunes réalisateurs africains ont essayé de renverser la tendance, avec de très beaux projets de films, dont un scénario qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une version africaine de La Vie d’Adèle.

C’est à lui tout seul que certains demandent de présenter tout un continent. Mahamat-Saleh Haroun vit depuis plus que trente ans en France et pourtant ce cinéaste franco-tchadien est considéré aujourd’hui comme le représentant d’un cinéma de qualité de l’Afrique noire. Primé du Grand Prix du Jury en 2010 pour Un homme qui crie, il reflète dans ses films une réalité africaine qui est totalement ignorée par les réalisateurs occidentaux. Malgré cela, son nouveau film Grigris n’a pas reçu un accueil très favorable par la critique et, jusque-là, son écho est resté plutôt confidentiel.

L’Afrique en hausse de 29 %

En même temps, le Marché du Film, le rendez-vous cannois où se sont rencontrés cette année 11 800 producteurs, distributeurs, vendeurs et acheteurs du monde entier, a confirmé qu’il y a une émulation croissante concernant le cinéma en Afrique. Jérôme Paillard, le directeur délégué du Marché du Film, a observé un véritable engouement venu de l’Afrique du Sud, de la Tunisie, de l’Egypte et du Kenya. En 2013, le nombre de participants africains était en forte hausse : plus de 29 % !

Pour le réalisateur et producteur congolais Djo Munga, le Festival de Cannes est surtout l’occasion pour contacter des hommes d’affaires. « Cannes est un énorme marché. Pour le grand public, c’est les films, les paillettes, mais pour les professionnels ce sont surtout des réunions, parce que le reste du monde se retrouve ici. Les projets dont on avait parlé au Festival de Berlin, on continue à parler ici et on finit la discussion à la Mostra de Venise ou au Festival de Toronto. »

Son film Viva Riva avait rencontré en 2011 un énorme succès avec une sortie dans 28 pays. Mais le chemin pour créer une industrie cinématographique en République Démocratique du Congo est encore loin : « Une industrie cinématographique, ce n’est pas un réalisateur qui fait un film. Ce sont des structures, des lois, une économie, un tissu de gens. Le rêve que j’ai pour mon pays et aussi pour des pays sur le continent, c’est qu’il y ait des réalisateurs. Il faut qu’il y ait plusieurs voix. Là, on parlerait d’une industrie, avec une économie, avec un public. »

La Fabrique des cinémas du monde

Parmi les jeunes réalisateurs qui ont présenté un projet de film dans le cadre de la Fabrique des cinémas du monde au Festival de Cannes, il y avait Michel K. Zongo. Son documentaire long métrage La Sirène de Faso Fani, doté d’un budget de 560 000 euros, raconte l’histoire des ex-employés de la célèbre manufacture de coton burkinabè.

A Cannes, il a essayé de réunir des partenaires financiers et techniques pour arriver à lever des fonds et faire le film : « Je cherche un partenaire, peu importe d’où il vient, qui adhère à mon projet et qui a envie de m’accompagner, peu importe s’il vient de la Chine ou du Rwanda. Stratégiquement parlant, le film a des coproducteurs européens, ce qui nous amène à chercher un distributeur au niveau de l’Europe. »

Quand on pose à Souad Houssein la question de l'état dans lequel se trouve actuellement la coproduction dans le cinéma en Afrique francophone, la responsable des projets cinéma à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) répond : « En Afrique francophone il y a quelques coproductions surtout nord-sud, mais il commence aussi à y avoir des coproductions Sud-Sud, pas mal avec le Maroc et le Gabon. »

La question des coproductions panafricaines

Gaston Kaboré connaît bien le problème du financement et de la coproduction en Afrique. Le réalisateur burkinabè et directeur général de l’Institut Imagine est aussi promoteur du Fonds Succès Cinéma : « Les coproductions panafricaines, c’est quelque chose qui doit grandir, parce que pour qu’on coproduise, il faut qu’il y a dans ces pays déjà des mécanismes de financement qui existent. Or dans la plupart de nos pays, c’est très embryonnaire pour l’instant. » Côté positif, il y a « des jeunes réalisateurs qui se battent, il y a des films qui se font et surtout on a un public qui va dans les salles pour voir les films et cela est un atout très important. »

Parce que la pénurie de salles de cinéma persiste en Afrique. Au Rwanda, il n'y a pour l’instant qu’une seule salle de cinéma, mais le gouvernement vient de créer une commission du film dont la mission reste encore à définir.

Le réalisateur rwandais Joel Karakezi était la première fois au Festival de Cannes pour trouver un producteur français ou européen pour financer son film The Mercy Of The Jungle, doté d’un budget de 800 000 euros. L’histoire de son troisième long métrage se passe au Congo. C’est une histoire de soldats qui vont combattre au Congo, se perdent dans la jungle et luttent pour leur survie. « J’espère que tous les cinéastes se mettent ensemble pour convaincre tous les gouvernements de l’Afrique d’aider le cinéma. À l’avenir, il y aura beaucoup de films africains au Festival de Cannes. Le fait que, aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de films africains ici, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bons réalisateurs ou producteurs en Afrique. »

La situation en Afrique du Sud

Le producteur sud-africain Steven Markovitz a conclu à Cannes un contrat avec une commission de film namibienne pour produire deux longs métrages. En plus, il a cherché des coproducteurs pour le nouveau film, doté d’un budget de 1 million d’euros, de la réalisatrice kenyane Wanuri Kahiu. « Jambula Tree est une histoire d’amour entre deux écolières dans une école catholique au Kenya. Dans ce pays, quand tu es lesbienne, tu risques d’être condamnée à 14 ans de prison ! Ce n’est pas un film de droits de l’homme, mais l’histoire parle de la découverte de cette forme d’amour qu’elles ne connaissaient pas ! »

C’est le deuxième long métrage de Wanuri Kahiu dans un pays qui produit qu’un ou deux films par an. « Il n’y a pas beaucoup de pays en Afrique susceptible de soutenir des films d’autres pays africains, explique la réalisatrice. Pendant le Festival de Cannes, le Kenya a signé un contrat de coopération avec l’Afrique du Sud. Nous espérons que cela fait en sorte que les deux pays travaillent plus étroitement ensemble. »

Malgré une production de films grandissante, les coproductions sont encore un élément faible en Afrique du Sud, explique Steven Markovitz : « Dans le passé, il y avait une rupture entre l’Afrique du Sud et le reste du continent. Le Nigeria vient de mettre en place un fonds de 200 millions de dollars pour soutenir le cinéma. Il y a un potentiel pour coproduire des films avec d’autres pays en Afrique. Il y a beaucoup de contrats bilatéraux, mais il n’y a presque pas de contrat bilatéral entre l’Afrique du Sud et les autres pays africains. Il nous faut ce cadre législatif pour vraiment démarrer des coproductions. »

Les chiffres du cinéma africain - pays par pays

Le projet « Miriam Makeba »

Le cinéaste et producteur sud-africain Ramadan Suleman est venu à Cannes pour parler de son projet d’un documentaire sur Miriam Makeba. « Il n’y a aucun film sud-africain en compétition. C’est ça notre problème. On vient souvent à Cannes, mais on n’est jamais sélectionnés. Cela fait dix ans que je n’avais plus mis un pied ici, parce que je ne pouvais pas présenter de film. »

Le projet de long métrage est un hommage à Miriam Makeba qui regarde au-delà du mythe : « Tout le monde voit toujours le grand succès de Miriam Makeba, mais cette femme a sacrifié sa vie pour la musique et les droits de l’homme. Et cela non pas seulement en Afrique du Sud. Miriam Makeba a fait beaucoup pour le continent africain. Elle a vécu 14 ans en Guinée dans une situation politique qui n’était pas facile. En même temps, je considère que sa vie personnelle était un vrai échec. Elle a perdu sa fille et deux petits-enfants en Guinée, elle s’est mariée cinq fois. Elle avait une vie très dure. »

Reconstruire

Malgré une production de films qui augmente, réaliser un film en Afrique du Sud reste un grand défi : « Nous n’avons pas assez de gens qui ont assez d’argent pour aller au cinéma », remarque Ramadan Suleman. « Nous n’avons pas non plus une télévision publique qu’on peut considérer comme partenaire. Malgré les milliards investis, nos chaînes publiques sont en faillite. C’est dommage et il faut reconstruire les choses. »

Le Camerounais Jean Roké Patoudem, basé en France, est réalisateur, producteur, distributeur et vendeur de films. Malgré de nombreuses difficultés, il reste optimiste concernant l’avenir du cinéma dans son pays d’origine, le Cameroun. « La jeunesse camerounaise est en émergence, il y a beaucoup d’initiatives. Le Cameroun est un pays avec un très riche passé cinématographique. La jeunesse est en train de se réveiller, avec des moyens légers, accessibles, pour inventer le cinéma camerounais d’aujourd’hui. »
 

Cliquer pour le dossier spécial Cannes 2013

 

Republier ce contenu

Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.