Francis Laloupo sur RFI: «L'enjeu de l'Afrique est de rompre avec le pacte néocolonial»

L'ancien président français, Nicolas Sarkozy (d.) accueilli par le président gabonais, Ali Bongo à l'aéroport de Franceville, le 24 février 2010.
© REUTERS/Eric Feferberg

La Françafrique est moribonde. Elle bouge encore mais elle est condamnée par l'Histoire. C'est le constat du journaliste béninois Francis Laloupo. Il revient dans son dernier ouvrage Françafrique, la rupture maintenant ? sur un demi-siècle de Françafrique. Invité de RFI, il a répondu aux questions d'Olivier Rogez.

RFI : Vous venez de publier aux Editions Acoria un essai intitulé « Françafrique, la rupture maintenant ? ». La rupture dans les pratiques politiques envers l’Afrique, un homme s’en est targué pendant des années, c’est le président Nicolas Sarkozy. Et à vous lire, le discours officiel de Sarkozy masquait en fait un discours rétrograde sur l’Afrique.

Francis Laloupo : Mais justement, c’est cela la surprise avec Nicolas Sarkozy, parce qu’en fait dans cet ouvrage, je parle de Jacques Chirac comme le dernier représentant d’une tradition françafricaine, je dirais traditionnelle. Et Nicolas Sarkozy, justement, pouvait revendiquer une forme de rupture générationnelle. Fort de ce détachement à l’égard du passé colonial - et il le disait suffisamment -, il avait les atouts nécessaires, évidemment, pour être le conducteur d’une refondation des relations entre la France et l’Afrique. Et il ne le fut pas. Il s’est retrouvé en fait, pris en étau entre certains réflexes anciens qui sont effectivement imputables à un certain entourage, et également une volonté de rupture qui n’a jamais, effectivement, abouti.

Pour quelles raisons ?

Pour deux raisons. D’abord du fait que lui-même est arrivé au pouvoir dans une forme de contradiction, qu'il continuait à entretenir des liens avec certains gardiens de la Françafrique, certains chefs d’Etat africains qu’on appelle les « dinosaures ». Et par ailleurs, il était obligé de s’appuyer en même temps sur des personnalités de l’UMP, qui évidemment, étaient imprégnées de ces réflexes anciens.

Pourtant, c’est sous Nicolas Sarkozy que la France s’est refusée à intervenir en dehors d’un cadre international, lorsqu’elle devait intervenir en Afrique. N’était-ce pas là le signe, pourtant, d’une volonté de prendre un peu de hauteur et de distance vis-à-vis des vieux réflexes interventionnistes ?

Il y avait cette volonté. Mais les tendances lourdes sont encore très pesantes. Parce que pour rompre il faut être deux, comme on l'a souvent entendu dans les coulisses du Quai d’Orsay, du temps de Nicolas Sarkozy, certains hommes politiques qui l’entouraient, qui étaient effectivement les partisans de cette rupture. Parce qu’en fait cette rupture s’inscrit dans une logique historique. Il ne s’agit pas simplement de décréter cela. Cela ne part pas simplement d’une bonne volonté. Ce n’est pas un acte philanthropique. C’est un acte qui s’inscrit dans la logique historique. L’Afrique d’aujourd’hui n’est pas celle des années 60 ou des années 70. La France également, a changé. La France aujourd’hui est plus reliée à ses obligations européennes que par le passé. Le pré carré africain n’existe plus en tant que tel.

La question est de savoir aujourd’hui, avec cette nouvelle donne internationale, ce que la France et l’Afrique peuvent construire ensemble et si elles peuvent trouver un nouveau modus vivendi, un nouveau cadre de partenariat.

Pourtant, quand on voit la France voler au secours du Mali, on peut avoir l’impression que l’histoire continue de se répéter.

Cette intervention se produit avec un logiciel tout à fait différent. Parce qu’on se souvient que cette intervention s’est fondée sur deux nécessités. D’abord l’appel au secours de l’Etat malien et d’autre part la résolution de l’ONU. Il faut noter également que cette intervention a été saluée quasi-unanimement par l’opinion africaine, parce que justement, François Hollande a accompagné cette intervention avec un discours tout à fait particulier. C’est la première fois qu’on entend un chef d’Etat français dans le cadre d’une intervention, déclarer à Bamako, comme on l’a entendu, que cette intervention se faisait parce que « la France paie sa dette à l’Afrique ».

Et puis, c’est une intervention qui s’est faite au nom de la lutte contre le terrorisme globalisé et non pas pour régler un conflit interne ou pour mettre fin à une situation de crise interne à un système politique...

Absolument. Les tenants et aboutissants de cette guerre interpellent la communauté internationale. La conscience universelle, je dirais. Donc, il ne s’agit pas de relations bilatérales entre la France et le Mali. Mais il s’agit surtout de résoudre une question qui se pose depuis plusieurs années, depuis dix ans au moins : l’instauration dans cette partie du monde, d’un sanctuaire terroriste. Et cette réalité-là, ce péril-là, ce fléau, interpelle la conscience universelle.

Vous disiez que pour la rupture il faut être deux. Or, bien souvent les élites africaines ne veulent pas toujours de cette rupture avec la France. Par exemple, on a vu récemment se succéder au Quai d’Orsay les opposants togolais, les opposants guinéens, deux pays où la crise politique se prolonge. Alors manifestement, même quand Paris ne le veut pas, c’est elle que l’on vient chercher pour arbitrer les querelles politiques internes.

C’est très curieux ! Et j’en parle dans l’ouvrage, d’ailleurs. En réalité, au moment où François Hollande invite, justement, les Africains, à travers ses discours, à trouver des réponses africaines aux problèmes africains, ce sont ces mêmes Africains, acteurs politiques du pouvoir comme de l’opposition, qui continuent d’investir Paris du rôle d’arbitre et d’ordonnateur de la scène de la vie politique en Afrique. Dans la réalité en tout cas, c’est qu’après la rupture avec le passé colonial, l’enjeu aujourd’hui, en fait, est de rompre avec le pacte néocolonial. Comment les Africains eux-mêmes peuvent se débarrasser de certains réflexes, qui ne sont plus simplement de l’ordre du politique, parce que l’affaire a dépassé le cadre du politique.

L’affaire est devenue plus culturelle, en quelque sorte. En fait, il faut rompre avec certains réflexes. Rompre avec certaines cultures, notamment celle d’une forme de dépendance qui a été instaurée par le pacte colonial. Parce qu’il faut se rappeler quand même que les indépendances des pays francophones étaient fondées sur ce postulat très particulier, où l’on octroyait l’indépendance à des pays, tout en instaurant un pacte d’association, un pacte d’assistance. L’affaire, finalement, a imprégné les mentalités. Il faut presque en appeler à une révolution culturelle.

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