Samuel Laurent: «Le désert libyen est devenu un haut lieu de la contrebande et du terrorisme»


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Après la guerre en Libye, le sud de ce pays est devenu le nouveau sanctuaire des terroristes du Sahel, en particulier d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Les trafiquants y règnent en maître et y ont trouvé une nouvelle porte d'accès pour atteindre l'Europe. Samuel Laurent, ancien consultant international et auteur de Sahelistan, publié aux éditions du Seuil, s'est rendu dans cette région dangereuse que l'Etat libyen ne contrôle plus. Il répond aux questions d'Anthony Lattier.

Après le double attentat au Niger en mai 2013, les autorités nigériennes et françaises ont affirmé que les terroristes avaient pu venir du sud de la Libye. Vous, vous êtes rendu dans différentes localités du sud de ce pays. Qu’est-ce que vous y avez découvert ?

Les déclarations du gouvernement nigérien et du gouvernement français corroborent un état de fait qui prévaut dans la région depuis des mois. Ce qui s’est passé, ce que j’ai vu et pu constater lors de mes nombreux déplacements dans la région, c’était un reflux massif des gens d’al-Qaida donc d’Aqmi, du Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao), d’Ansar Dine… à partir de la fin de l’année 2012 alors que l'intervention militaire française au Mali -l’opération Serval- était pressentie dans les milieux jihadistes. On avait créé une espèce de deuxième couche de combattants dans la région du nord du Mali faite de gamins recrutés à la hâte, mal armés… Et le noyau dur des combattants d’Aqmi s’était, lui, regroupé en prévision justement de cette attaque dans un nouveau sanctuaire qui était le sanctuaire libyen.

Où cela se trouve-t-il ?

Ca représente une vaste région qui peut aller au nord de Gadamès, à la frontière algérienne, jusqu’à Ubari qui est la capitale historique du royaume touareg en Libye, jusqu’à la passe du Salvador (un corridor montagneux) qui représente le triangle frontalier entre d’un côté l’Algérie, de l’autre Niger et la Libye. Je suis allé sur la passe du Salvador et on y a même passé une nuit. C’est vraiment l’endroit par où rentrent à la fois les terroristes et les contrebandiers. Le désert libyen, à l’heure, actuelle est devenu un haut lieu de la contrebande et du terrorisme. Quand vous avez ce mélange très explosif réuni dans un endroit où il n’y a pas de police, pas d’armée, absolument aucune autorité centrale et même aucune surveillance, bien évidemment le moindre accrochage ou la moindre rencontre dans le désert, c’est vraiment des batailles rangées parce qu’on sait que l’autre généralement charrie des marchandises qui valent plusieurs millions de dollars.

Et le groupe qui « contrôle » la région, c’est Aqmi ?

Le groupe qui contrôle la région, c’est Aqmi et avant l’opération Serval, c’étaient les groupes de Mokhtar Belmokhtar qui était, lui, le plus grand trafiquant de la région et qui, à partir de la passe de Salvador, se dirigeait soit plein nord vers Zintan qui réceptionnait ensuite la marchandise, soit vers l’est en direction d’une ville qui s’appelle Koufra où les Brigades arabes de Cyrénaïque réceptionnaient les marchandises pour les conduire à Benghazi ou à Derna. Voire Ajdabiya en direction de la Méditerranée, où elles étaient ensuite reprises -ce qui est confirmé par de nombreuses sources- par des mafias italiennes, en particulier par la mafia calabraise.

Capture d'écran d'une vidéo postée le 9 janvier 2013 sur des forums jihadistes, montrant des combattants d'Aqmi dans le nord du Mali. © AFP PHOTO / SITE Monitoring Service

Juste après la prise d’otages du site gazier d'In Amenas dans le sud-est de l’Algérie menée du 16 au 19 janvier 2013, vous êtes retourné dans le sud libyen pour découvrir que beaucoup de gens savaient que Mokhtar Belmokhtar préparait quelque chose ?

Bien sûr. Je suis reparti quasiment juste après. Et justement dans cette zone très précise, à partir d’Ubari, pour essayer de revoir de quelle façon In Amenas avait été conduite puisque tous les soupçons convergeaient déjà vers la Libye. On s’est aperçus que ces gens venaient en grande majorité du Niger et s’étaient regroupés dans le massif de l’Aïr, ils avaient passé la passe du Salvador et ils étaient arrivés à Ubari dans des katibas (camps de combattants islamistes). Il faut quand même savoir qu’il y a des brigades aujourd’hui en Libye qui sont des brigades très récentes et qui n’ont rien à voir avec la révolution de 2011. Ce sont des camps d’entraînement à l’afghane, ce ne sont pas des brigades. Pour l’avoir vue, je peux vous dire qu’en février 2013, il y avait une brigade à Ubari, en pleine ville, qui est une brigade montée par un salafiste malien, donc qui n’est pas libyen, qui a été montée il y a huit mois et qui n’a rien à voir avec la révolution kadhafiste, et dont la spécialité –et ils ne s’en cachent pas du tout- c’est de faire remonter à l’heure actuelle les combattants et le matériel depuis le Mali ou depuis le Niger, en direction de la Libye. Et c’est justement les pisteurs de cette fameuse brigade, la brigade 315. Ce salafiste s’appelle cheikh Ahmed, il est connu «comme le loup blanc» à Ubari et c’est facile à vérifier. Et cette fameuse unité 315 a été utilisée justement par les hommes de Mokhtar Belmokhtar pour rejoindre la Libye, pour rejoindre Ubari, et ensuite après quelques zigzags dans le désert, ils se sont retrouvés dans la région très insoumise de Wadi Al Shatii, en face d’In Amenas, traditionnellement parce qu’aujourd’hui encore pro-Kadhafiste et mal contrôlée, même par les brigades révolutionnaires.

C’est à partir de là que les gens d’Aqmi sont passés ?

Tout le monde à Ubari savait que Mokhtar Belmokhtar préparait cette intervention. On savait que c’étaient ses hommes, on savait qu’il arrivait avec des armes, on savait qu’il arrivait avec de l’explosif. Et en effet, un monsieur d’Ubari qui travaille pour les services de renseignements locaux et m’a dit : « J’ai envoyé presque tous les jours des rapports à Tripoli pour leur dire, Mokhtar Belmokhtar est là, il a passé le Salvador et se dirige vers le nord, donc vers la frontière algérienne, je n’ai jamais reçu le moindre ordre de riposter, de les interpeller, de faire quoi que ce soit ». Alors que pour le coup, il y a de grosses brigades touaregs à Ubari, notamment la Ténéré, qui pouvait intervenir contre une dizaine de véhicules. Cela n’a jamais été ordonné.