Nouri Bouzid présente «Millefeuille» ou la révolution intérieure


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Millefeuille, le dernier film du grand cinéaste tunisien, vient de sortir en France. Nouri Bouzid raconte l’histoire de deux jeunes filles que tout oppose sur la question du port du voile, mais que le destin réunit. Une chronique très émouvante de leur vie quotidienne pendant la Révolution du jasmin dont elles sont des actrices – aux prises avec une société aux limites de la schizophrénie.

Par la porte grande ouverte, des jeunes, filles et garçons confondus, s’engouffrent à la hâte dans le hall étroit d’un immeuble. Dehors, au ras du bitume, des policiers s’acharnent sur des manifestants. Sirènes tonitruantes, fumée bleutée des gaz lacrymogènes, détonations sourdes. A l’intérieur, un homme gît sur le carrelage. Quelqu’un crie : « Réveille-toi ! ». Puis chuchote : « En plein cœur ». En contre-plongée, accoudés à la rambarde, des gens, à chaque étage, assistent au spectacle. Puis, le réalisateur nous plonge dans l’univers glacé d’une morgue. On ouvre des casiers : « Celui-là est mort… Celui-là, c’est kif-kif ». Dans le couloir, des corps alignés à même le sol, aux visages endormis, attendent leur tour, maculés de sang…

Nous sommes « le 13 janvier 2011 » à Tunis, où « plus rien ne sera jamais comme avant », indique Nouri Bouzid dans sa note d’intention de Millefeuille, son dernier film sorti cette semaine en France, et dont l’action se termine juste avant l’Assemblée constituante de juillet. Ces scènes d’actualité reconstituée, plus vraies que nature, renvoient une image sombre de la Révolution du jasmin. On a vu beaucoup de films tournés sur le vif par une nouvelle vague de cinéastes inventifs. Cette fiction dramatique s’inscrit elle aussi dans l’urgence, mais elle prend le temps de choisir son cadre et de mettre en perspective ses personnages dans ce contexte agité.

Ames sensibles, s’abstenir

Dans les ruelles ensoleillées, le cinéaste, en grand témoin de l’histoire à laquelle il nous convie, se glisse dans la peau d’un vieux joueur d’accordéon aveugle qui arpente les rues en quête de sa pitance. Son sort ne fera que s’aggraver jusqu’à voir sa dépouille embaumée [âmes sensibles, s’abstenir].

Ce n’est qu’après ce double prologue musclé, un préalable, que Nouri Bouzid, maître du temps et de son récit, entre dans le vif du sujet avec cette chronique de la vie quotidienne de deux jeunes filles pendant la révolution, dont elles sont des actrices, sinon même l’essence. Elles y participent, main dans la main, centre névralgique d’une Tunisie déchirée et instable - à l’instar de nombreux pays musulmans - et au cœur de ses contradictions les plus profondes que le réalisateur espère nous faire comprendre telles qu’elles les vivent de l’intérieur.

L’actualité fait partie du paysage. Elle s’invite à chaque instant, mais elle traverse le présent de Zaineb et Aïsha. Les héroïnes se sont liées d’amitié à la pizzeria où elles travaillent. Tout les oppose sur la question du port du voile. La violence à ce sujet est latente, notamment la nuit, où des miliciens bon enfant, autour des braseros, sont là pour protéger les habitants du quartier, mais peuvent aussi lancer leurs chiens contre ceux qu’ils ne jugeraient pas au diapason des nouvelles règles qu’ils édictent jour après jour.

Au fil de cette intrigue construite comme un ballet millimétré, l’histoire des deux femmes se croise et s’emmêle. Elles s’entraident face au harcèlement sexuel de leur patron par exemple. Mais elles sont peu à peu prises au piège d’une société fâchée avec elle-même, aux limites de la schizophrénie puisqu’elle les somme de faire un choix impossible : porter ou pas le hijeb (foulard) : tout et son contraire, quand ça l’arrange.

Mission impossible pour Zaineb (Nour Meziou) qui a grandi dans une famille laïque où le voile était proscrit. Son père est fier de sa fille et la soutient. Mais son fiancé « moderniste », un homme d’affaire qui évoluait entre la France et la Tunisie à l’époque Ben Ali et qui cherche à se refaire une virginité alors que les islamistes s’apprêtent à prendre le pouvoir, lui demande un jour de porter le voile. Le malheur, c’est que la mère finit par enfermer sa fille pour mériter ce gendre supposé idéal, avec l’aide de sa sœur qui finira par comprendre le stratagème et délivrer la pauvresse. « Je n’ai pas voulu être manichéen. J’ai fait le père mieux que la mère », commente Bouzid, en quête d’équilibre.

Des « salopes » et des « mécréantes »

De même, pour Aïsha (Souhir Ben Amara), qui au nom d’une « autre morale », a la conviction que son voile la protège des harcèlements et qu’il va lui ouvrir les portes du paradis – c’est ce que lui a appris sa religion. Mais le frère de Zaineb, son ancien petit ami, d’obédience salafiste, qui vient de sortir de prison après une mutinerie (ambiance), participe à l’enfermement de son amie qu’elle voit souffrir. Fini pour Zaineb le look des « designer du diable » et ses amis de Facebook - qui ont tant fait pour la révolution.

Finie aussi « la dépravation » qui guette Aïsha quand elle sort de chez elle ! Il veut lui interdire de travailler alors qu’elle est soutien de famille. Aïsha l’affronte et lui lance : « Toi, tu m’as apporté la prison en cadeau ».

Leurs deux fiancés se sont donc ligués contre elles... Autant de malheurs qui ne font que les rapprocher. Elles refusent l’une et l’autre de rentrer à la maison. Aïsha comme Zaineb n’admettent pas non plus que des hordes armées attendent les femmes à l’arrêt d’autobus et les traitent de « salopes » et de « mécréantes », les sommant eux aussi de ne plus sortir. Mais le comble, pour Aïsha, c’est quand son patron lui ordonne de se dévoiler pour servir les clients en salle !

L’étau se referme sur les rêves de ces femmes. Toutes deux semblent violées dans leur intégrité et leur identité la plus profonde. L’une refuse de porter le voile jusqu’à la déraison. Et l’autre de l’enlever avec la même déraison. Leurs réactions, extrêmes et inverses, paraissent la seule réponse possible à une pression sociale si forte pour un message si brouillé.

Ce drame à huis clos comporte quand même une note d’espoir car si les deux mouvances s’affrontent, leurs personnages évoluent. Dans le réel aussi, affirme le cinéaste optimiste, qui aurait vu, déjà, une évolution de la conscience depuis le tournage du film : « Deux ans après la révolution, où les mamans voulaient par tous les moyens empêcher leurs filles d’aller manifester dans la rue, elles sortent avec elles ou elles les encouragent à sortir. » Le combat des femmes tunisiennes réalisé par un homme. Un film magistral ! A diffuser sans modération.