La santé mondiale à l'honneur au Collège de France


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Dominique Kerouedan est titulaire de la chaire « Savoirs contre pauvreté » au Collège de France cette année. C’est à son initiative que cette vénérable institution sise au cœur de Paris, accueille les 17 et 18 juin un colloque international autour de la thématique : « Politique étrangère et diplomatie de la santé mondiale ». Le colloque qui sera ouvert par le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius en personne aux côtés du vice-président de l’Assemblée des professeurs du Collège de France John Scheid, réunira des universitaires, des politiques, des acteurs de terrain et des représentants des institutions internationales, du monde entier. Des personnes qui réfléchissent depuis plusieurs années sur les questions de gouvernance, de santé et développement, la protection des populations en situation de conflits armés et sortie de crise, la propriété intellectuelle et l’accès aux médicaments, etc. A la veille de l’ouverture de cette rencontre académique importante, le professeur Kerouedan a tenu à expliquer les objectifs du colloque ainsi que les enjeux que représente la santé en temps de mondialisation. Entretien.

De quels nouveaux savoirs a-t-on besoin pour vaincre les problèmes de santé ?

La santé ne relève pas seulement de la médecine, ni même de budgets ou de financements, même si ces derniers temps les débats sur le développement ont été parasités par des questions de financement, notamment « innovants », plutôt que de stratégies. C’est parce que les Etats occidentaux n’ont pas respecté leur engagement de consacrer 0,7% de leur PIB à l’aide publique au développement, qu’ils ont inventé de nouveaux mécanismes afin de pouvoir maintenir ou augmenter leur contribution à l’international. Les participants au colloque de Paris auront à cœur de rappeler que la santé est une question politique, une question philosophique, une question démocratique et citoyenne avant d’être une question d’argent !

Voire même une question de politique internationale, à en croire l’intitulé de votre colloque : « Politique étrangère et diplomatie de la santé mondiale » !

La question de la santé est abordée de plus en plus au niveau de la politique internationale. Aujourd’hui, mondialisation oblige, un problème de santé survenant à n’importe quel coin de la planète nous concerne tous, pas seulement en raison de la crainte de propagation des maladies, mais aussi pour des questions de solidarité, d’équité, d’éthique. Cela dit, la santé est devenue un enjeu de diplomatie et de politique étrangère dès 1851 lorsque Paris a accueilli la toute première Conférence sanitaire internationale réunissant les diplomates et les médecins d’une douzaine de pays européens avec la Turquie. Malheureusement, l’enjeu prioritaire de cette première diplomatie sanitaire n’était pas de protéger les populations exposées aux maladies, mais il était commercial, avec pour objectif de réduire la durée des mesures de quarantaine qui affectaient les échanges dans les empires français et britanniques en compétition. De nos jours encore, 162 ans après cette conférence fondatrice de la santé mondiale, l’aide internationale au développement en matière de santé est motivée davantage par les intérêts et les quêtes d’influence des bailleurs de fonds, plutôt que par les besoins réels des pays cibles. Cette tension entre les impératifs de santé publique et les intérêts économiques et commerciaux est constitutive de la diplomatie sanitaire contemporaine.

Les intérêts économiques et les intérêts de la santé publique, sont-ils incompatibles ?

C’est un bras de fer constant entre commerce et politique. L’économie souvent l’emporte sur l’humain car les lobbies – pharmaceutiques, alimentaires, du tabac et de l’alcool – sont très puissants. Qui plus est, dans notre société très capitaliste, la santé n’est plus pensée en termes de priorités ou de politiques, mais en termes de financement. Face à la domination de la finance, il faut rappeler à leurs responsabilités nos hommes politiques dont c’est la mission constitutionnelle et morale de protéger la santé de leurs citoyens. Dans le village planétaire dans lequel nous vivons aujourd’hui, cette responsabilité va au-delà des frontières nationales, d’autant qu’on a vu au cours de la dernière décennie la santé s’inscrire à l’ordre du jour du G8, du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations unies, de l’ECOSOC, du Forum de Davos, et les financements ont augmenté.

C’est ce que vous appelez la « géopolitique de la santé » ?

Nous assistons en effet à la mise en place d’une véritable géopolitique de la santé. Les Etats-Unis qui ont compris la nécessité de mettre en place des stratégies sanitaires internationales efficaces afin de s’assurer de la pérennité des interventions financées dans les pays en développement, ont mis en place un « Office of Global Health Diplomacy » au sein de leur département d’Etat, pour garder le contrôle sur les données et les décisions de santé à l’échelle mondiale. Le Royaume-Uni, le Brésil, la Suisse sont, eux aussi, en train de d’inscrire la question de la santé mondiale dans leur politique étrangère.

La France serait-elle en retard dans ce domaine ?

Les Anglo-Saxons ont une avance dans la compréhension de l’intérêt qu’il y a pour eux de faire aujourd’hui de la santé mondiale une dimension majeure de leur politique étrangère. Ceci s’insérant dans le jeu géopolitique et historique, ce sont les populations anglophones des pays du Sud qui en bénéficient. Après le recul de l’aide bilatérale française, allemande et européenne à la santé, les populations d’Afrique francophone n’ont pas bénéficié de manière équitable des initiatives mondiales. Si j’ai tenu à organiser à Paris, au Collège de France, ce colloque international que notre ministre des Affaires étrangères a aimablement accepté d’ouvrir, c’est aussi pour inviter les hommes et femmes politiques français à prendre conscience de l’importance des enjeux de la santé mondiale. C’est un domaine dont la France, ni l’Union européenne d’ailleurs, ne se sont encore emparés à la hauteur des problèmes et au même niveau qu’aux Etats Unis, alors que la France, l’Angleterre et le Fonds européen de développement, ont plus de cinquante ans d’expérience de coopération technique et de collaboration de recherche sur le terrain, et plusieurs siècles de relations avec l’Afrique. J’espère que ce colloque permettra aux décideurs français et européens de se réconcilier et rester fidèles à leur histoire, car nous avons une connaissance du terrain qui nous permet de prendre des positions légitimes et d’influencer les initiatives mondiales avec pertinence et efficacité, pour nous assurer que les populations francophones d’Afrique bénéficient aussi du déploiement de la santé mondiale.

Quelles sont les priorités en matière de santé publique en Afrique qui sera particulièrement bien représentée au colloque du Collège de France ?

La santé des fillettes, des jeunes filles et des femmes est la priorité des priorités en Afrique. L’Afrique a le plus fort taux de grossesses adolescentes du monde. Les jeunes filles meurent par milliers à cause des complications liées à la grossesse et aux violences sexuelles. Je pense aussi aux ravages que continue de faire le sida dans ce continent. La pandémie du sida est féminine en Afrique, avec dans certains pays entre neuf à quinze filles entre 15 et 24 ans infectées pour un garçon. C’est une tragédie insoutenable ! Pour que les gens prennent conscience de l’ampleur de la tragédie, j’ai invité la Grande Chancelière de l’Ordre national l’Ivoirienne Henriette Diabaté à venir en parler. Elle est l’invitée d’honneur du colloque et aura à cœur de partager avec nous ses approches sur « Tradition, femme et santé » en Afrique.