Loïk Le Floch-Prigent sur RFI: «Ce n'est pas une République togolaise. C'est une dictature togolaise!»


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L’arrestation de Loïk Le Floch-Prigent en Côte d’Ivoire, en septembre 2012, puis son transfert au Togo étaient-ils bien légaux ? Quatre mois après sa libération, l’ancien PDG de la compagnie Elf contre-attaque. Et pour la première fois il témoigne sur ce qu’il a vu et entendu, pendant ses cinq mois de détention à la gendarmerie de Lomé. Loïk Le Floch-Prigent avait été incarcéré dans le cadre d'une enquête ouverte en 2011 par la justice togolaise sur une plainte pour escroquerie d'un homme d'affaires émirati. Il répond aux questions de Chistophe Boisbouvier.

RFI : Quatre mois après votre libération, vous semblez combatif. Vous venez de porter plainte contre X contre les conditions de votre arrestation en Côte d'Ivoire
et contre votre extradition au Togo en 2012. Vous ne semblez pas vouloir tourner la page ?

Loïk Le Floch-Prigent : Pas du tout. Il s’est passé quelque chose là-bas qui est inacceptable de mon point de vue. J’ai été enlevé dans des conditions tout à fait incroyables, puis transféré sans extradition d’un pays à l’autre en Afrique. Puis on s’est aperçu que ceci avait fait l’objet d’une corruption des fonctionnaires des deux côtés. Par conséquent maintenant, il faut en avoir le cœur net et que justice soit faite.

A l’origine de votre emprisonnement au Togo, il y avait une plainte de votre ancien partenaire, l’homme d’affaires émirati, Abass al-Youssef, qui vous accusait d’escroquerie dans la chasse au soi-disant trésor de Robert Gueï. De fait, Loïk Le Floch-Prigent, en 2008, est-ce que vous n’êtes pas allé avec votre partenaire au Togo pour peut-être mettre la main sur cette cagnotte ?

Je suis allé au Togo à la demande du président Faure Gnassingbé pour traiter des problèmes touchant le pétrole. L’Emirati a essayé de faire autre chose. Il a essayé de faire quelque chose sur lequel j’ai essayé de le dissuader, mais sans succès.

Mais cette fable du trésor de Robert Gueï qui aurait été bloqué sur un compte à Lomé. Est-ce que vous n’y avez pas cru vous-même à un moment ?

Tout cela est une construction de l’esprit et nous nous sommes séparés assez tôt à la suite de cette histoire parce que, pendant le même temps, il dépensait cet argent pour essayer d’avoir le trésor et il ne dépensait pas l’argent dans notre œuvre commune qui était une start-up pétrolière qui avait besoin d’argent pour nourrir les gens qui travaillaient.

Quand vous avez été interpellé à Abidjan en septembre dernier, vous saviez qu’il y avait un mandat d’arrêt international contre vous, est-ce que vous n’avez pas commis une imprudence ?

Forcément puisque, à la sortie, je passe cinq mois et dix jours au Togo et que, entre décembre et janvier, je me vois mal quitter Lomé autrement que dans un cercueil. J’ai forcément fait une erreur. Mais cette erreur, elle est partagée par un grand nombre de gens. Quelqu’un qui a déjà passé le contrôle de police est en dehors du pays. C’est dans la zone de transit que j’ai été enlevé par les policiers corrompus et ceci pour une somme de 50 000 dollars. Donc l’Emirati a financé 50 000 dollars des gens qui m’ont enlevé en plein aéroport dans la zone de transit, à Abidjan. C’est effectivement un enlèvement, un kidnapping, c’est clair. Les pays de la Cédéao [Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, ndlr] doivent maintenant s’interroger sur leur fonctionnement.

Pourquoi dites-vous que vous avez cru à un moment que vous ne sortiriez de ce cachot que dans un cercueil ?

Parce que d’une part, j’avais ma tumeur qui grossissait à la jambe et puis par ailleurs, j’étais dans le bureau de l’adjoint au chef du Service de recherche et d’investigation, le SRI. Ce que je voyais de près pouvait conduire les gens du régime à considérer que j’étais un témoin gênant.

Vous avez vu des choses qu’il ne fallait pas voir ?

J’ai vu un peu trop de choses, oui. Aujourd’hui je dors très mal et je me réveille en faisant des cauchemars, ceci depuis ma rentrée du 27 février de cette année.

Vous avez vu comment fonctionnent au quotidien la gendarmerie et la police togolaises ?

Absolument. Ce n’est pas très beau.

Dans la recherche du renseignement ?

La recherche des aveux de façon un peu artificielle.

En France, à part le PDG d’EDF Henri Proglio, très peu de personnalités vous ont soutenu pendant vos cinq mois de prison. Est-ce que vous êtes déçu ?

Je suis surtout enthousiasmé par la façon dont ma femme, ma famille et mes amis, ont réagi. L’appel de ma femme, puis le relai par la famille et je dois dire par un certain nombre de radios dont RFI, je suis assez enthousiasmé par ce qui est arrivé. Simplement, j’ai été déçu par mes amis africains, et je leur dis très franchement à un certain nombre de chefs d’Etat, de ministres ou d’officiels. Il y a beaucoup de gens qui aujourd’hui dirigent des pays et qui sont passés par le pétrole, des gens qui ont été proches de moi. Donc je suis déçu.

On pense au Congolais Denis Sassou Nguesso ?

Oui. Il y en a d’autres. Il y a le président du Sénégal aussi, le dirigeant de la Société des pétroles du Sénégal Pétrosen.

Macky Sall ?

Oui. Il y en a beaucoup.

Le président du Gabon Ali Bongo ?

Oui, il y a beaucoup de gens. Ca fait beaucoup.

Ces trois chefs d’Etat ne sont pas intervenus ?

Je n’en sais rien. Le résultat c’est qu’à la fin, c'est le Quai d’Orsay en France qui s'est mobilisé. J’ai quand même passé beaucoup d’années en Afrique et il y a un certain nombre de gens qui n’ont pas considéré qu’il fallait qu’ils se mobilisent. Je le regrette profondément. On leur a dit : « C’est impossible parce que le président Faure Gnassingbé n’écoute personne ». Bon, très bien. Alors dites que vous avez une dictature héréditaire au Togo et que cet Etat est complètement particulier à l’intérieur de l’Afrique. Mais dites-le, ce n’est pas la peine d'avoir la fiction d’un Etat dit démocratique où les élections sont truquées ou les gens sont torturés. Ce n’est pas la peine d’aller raconter que les droits de l’homme sont en train de progresser au Togo. On sait que ce n’est pas vrai. Si jamais il y a régression, et si jamais il y a des dictatures héréditaires, il faut le dire. Ce n’est pas la peine d’appeler cela République togolaise. C'est une dictature togolaise.

Dix ans après votre condamnation dans l’affaire Elf, est-ce que vous ne portez pas aussi la robe de bure toujours ?

(Rires). J’ai payé pour mes erreurs, j’ai payé pour des erreurs qui n’étaient pas forcément les miennes non plus. Mais ça suffit. On n’a pas fait la peine à vie, ce n’est pas dans le code pénal. Maintenant, c’est fini.

Est-ce que vous n’êtes pas quand même pas encore marqué au fer rouge par cette affaire ?

C’est vous qui me marquez au fer rouge, mais en principe ça n’existe pas.

Est-ce que ça ne vous a pas nui ?

Ça m’a forcément nui. Immédiatement on dit : « Il a fait des bêtises ou il recommence ses bêtises ». Le jour où à 69 ans, je deviendrai escroc et je viendrai ici à RFI vous dire : voilà j’ai changé de métier. Je ne suis plus pétrolier, je suis devenu escroc. C’est quand même plus marrant. Il ne faut pas rigoler. Ca suffit, c’est fini.

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