Hamma Hammami sur RFI: «Le peuple tunisien continue sa lutte»

Hamma Hammami et sa compagne se dirigeant vers le cimetière où Chokri Belaïd a été inhumé, pour marquer le quarantième jour de sa mort. Le 6 février 2013 à Tunis.
© AFP PHOTO / SALAH HABIBI

C’était en février 2013 dans les rues de Tunis. Une immense foule en colère après l’assassinat du leader de gauche Chokri Belaïd. Aujourd’hui, où en est la gauche tunisienne ? Quelle est sa stratégie face aux islamistes d’Ennahda, le parti au pouvoir ? Hamma Hammami est le secrétaire général du Parti des travailleurs et le porte-parole du Front populaire, le nouveau rassemblement de tous les partis de la gauche tunisienne, une force politique qui monte dans les sondages. De passage à Paris, l’ancien prisonnier du régime Ben Ali répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Officiellement, Chokri Belaïd a été assassiné par un groupuscule islamiste. Sait-on qui est derrière ?

Hamma Hammami : A mon avis, l’enquête n’avance pas jusqu’à maintenant. Certes, les autorités tentent d’accuser un petit groupuscule de fondamentalistes et de salafistes. Mais au Front populaire, nous sommes de plus en plus amenés à croire qu’il s’agit d’un crime d’Etat.

Pensez-vous que la police et la justice tunisienne font tout le nécessaire pour trouver les commanditaires ?

Pas du tout. Je dois rappeler que l’actuel Premier ministre Ali Larayedh avait, à un certain moment, annoncé que l’arrestation de l’assassin était imminente. Ca fait maintenant plus de trois mois que l’assassin n’a pas été arrêté.

Quand vous dites « crime d’Etat », voulez-vous dire que ce crime a pu être commandité par quelqu’un qui est aujourd’hui au sommet de l’Etat tunisien ?

Au sommet, on ne peut pas le dire, mais nous croyons que ça a été commandité peut-être par une partie de l’appareil. Donc il y a une connivence, peut-être aussi des gens proches du mouvement Ennahda.

Mais tout de même, après l’assassinat de votre camarade, un nouveau Premier ministre est arrivé en la personne d'Ali Larayedh, l’ancien ministre de l’Intérieur. Désormais, il accuse clairement le mouvement Ansar al-Charia d’être impliqué dans le terrorisme. N'est-ce pas un tournant ? Ne voit-on pas des rassemblements interdits et des salafistes traqués par la police ?

Oui, en partie. Mais la violence ne se réduit pas aux actes d’Ansar al-Charia. Il y a aussi ce qu’on appelle les Ligues de la protection de la révolution, qui sont tout simplement une milice d’Ennahda. Il y a aussi des imams, des prédicateurs qui appellent à la violence.

Après l’assassinat de Chokri Belaïd, des dizaines de milliers de militants de gauche se sont rassemblés dans les rues de Tunis. Ce drame a-t-il changé le visage de la gauche ?

Ce drame a changé le visage même de la Tunisie, parce que ceux qui étaient dans la rue par centaines de milliers n’étaient pas seulement des militants de la gauche. C'était essentiellement des Tunisiens et des Tunisiennes qui refusent les crimes politiques. Je dois rappeler que les Tunisiens se sont révoltés pour la liberté, pour la démocratie, pour la justice sociale. Ils ne se sont pas révoltés pour instaurer un nouveau régime dictatorial à caractère religieux. Donc, ce que fait Ennahda, et ce que font aussi certains mouvements fondamentalistes, c’est une manière de faire avorter la révolution tunisienne. Ils sont d’ailleurs appuyés par des forces étrangères. Les Tunisiens savent très bien que le Qatar, l’Arabie saoudite et, plus ou moins aussi, la Turquie, interviennent dans la vie politique tunisienne. Ni plus ni moins.

L’entrée, il y a quelques jours, du Pôle démocratique moderniste (PDM) de Riadh Ben Fadel dans le Front populaire, dont vous êtes le porte-parole, est-t-elle le signe qu’aujourd’hui la gauche veut se serrer les coudes ?

Oui, l'arrivée du Pôle démocratique a bien montré que le Front populaire s'élargit. Les sondages nous classent actuellement en troisième position pour les législatives et en deuxième position pour la présidentielle, au moment où le mouvement Ennahda est en train de reculer dans les sondages.

Mais d’après ces sondages, Ennahda est toujours en tête...

Il est deuxième.

Derrière Nidaa Tounès ?

Derrière Nidaa Tounès, mais il est juste à six points du Front populaire. Alors que ce dernier n'a été constitué qu'au mois d'octobre dernier.

Mais tout de même, beaucoup de déshérités continuent de préférer Ennahda à la gauche. N’est-ce pas un échec pour vous ?

Ils sont en train de changer d’avis. Beaucoup de gens sont de plus en plus convaincus que c’est le Front populaire qui défend leurs intérêts, ceux des pauvres, des déshérités. La politique économique et sociale d’Ennahda ne diffère pas du tout de la politique de l’ancien président Ben Ali. C’est une politique ultralibérale. D’ailleurs, le chômage s’est aggravé, la cherté de la vie aussi. Les Tunisiens, les Tunisiennes, surtout les plus déshérités, découvrent le visage capitaliste sauvage du mouvement Ennahda.

Nidaa Tounès, le parti de l’ancien ministre bourguibiste Béji Caïd Essebsi, est dans le collimateur d’une milice proche des islamistes d’Ennahda, la Ligue de protection de la révolution. Cette dernière demande sa mise hors-jeu pour avoir collaboré avec l’ancien régime. Qu’en pensez-vous ?

Ennahda n’accuse pas réellement Nidaa Tounès d’être avec Ben Ali. Mais Nidaa Tounès est attaqué parce qu'il est un concurrent politique. Il y a quelques temps, Rached Ghannouchi (président d'Ennahda, NDLR) faisait l’éloge de Béji Caïd Essebsi. Ils ont même travaillé ensemble.

C’était juste après janvier 2011 ?

Juste après 2011, lorsque Béji Caïd Essebsi était Premier ministre. Mais les choses ont changé après, lorsque Béji Caïd Essebsi a fondé son mouvement. Concernant le parti de Ben Ali, Ennahda fait alliance actuellement avec Kamel Morjane, le dernier ministre des Affaires étrangères de M. Ben Ali. Donc, ça se voit, les Tunisiens le sentent : Ennahda est prêt à collaborer avec n’importe qui pour garder le pouvoir.

Peut-on imaginer une alliance politique entre Nidaa Tounès et votre Front populaire face à Ennahda ?

Une alliance politique, c’est peut-être un peu exagéré. Mais le Front populaire vient de lancer une alliance politique pour constituer un large collectif national de salut. On s’est adressés à tous les partis, sauf ceux qui sont au pouvoir. Il est fort probable que nous mènerons des luttes communes pour faire face à cette menace d’une nouvelle dictature, et je dirais même d’un nouveau fascisme à base religieuse.

Un rappeur et des militantes féministes du mouvement Femen ont été condamnés à des peines de prison ferme ces dernières semaines. Faut-il y voir le signe d’un durcissement dans votre pays ?

C’est le signe d’un durcissement. Ces gens-là sont condamnés à des peines de prison, alors que ceux qui appellent au meurtre sont libres. Ceux qui ont attaqué l’ambassade américaine ont été condamnés à des petites peines avec sursis. Mais ce qui nous donne tous espoir, c’est que le peuple tunisien continue sa lutte.

Republier ce contenu

Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.