Ahmed Kathrada: «Même dans son état de santé, nous avons besoin de Mandela»

Ahmed Kathrada, l'un des plus proches amis de Mandela et l'un des derniers survivants du procès de Rivonia, juin 2013.
© RFI/Daniel Finnan

Matricule 46864, Ahmed Kathrada, 83 ans, a passé 25 années en détention avec Nelson Mandela. Il faisait partie du petit groupe de prisonniers politiques, avec Govan Mbeki, Walter Sisulu et Nelson Mandela, qui a été transféré de Robben Island à la prison de Pollsmoor en 1982. Kathy, comme Mandela l’appelle affectueusement dans sa biographie « Un long chemin vers la liberté », est l’invité de RFI.

RFI : Comment traversez-vous l’épreuve des hospitalisations de Mandela ?

C’est une épreuve difficile. Je ne dis pas que Mandela est mon ami, car il a onze ans de plus que moi. Nous sommes très proches mais je le considère comme un frère aîné. Nous nous connaissons depuis plus de 65 ans. Donc nous traversons une période difficile. Parce que même dans son état, il continue d’inspirer les gens. Nous prions donc pour qu’il se rétablisse, nous prions pour qu’il puisse rester avec nous aussi longtemps que possible, parce que nous avons besoin de lui, nous avons besoin de sa présence, de sa simple présence, parce qu’il demeure une inspiration pour notre pays, et au-delà de nos frontières. Donc nous souhaitons qu’il se rétablisse et qu’il vive, plus longtemps.

Lorsque vous pensez à Mandela, quelle image vous vient à l’esprit ?

Il y a plusieurs choses... Je dirais que c’est l’image de notre première rencontre. Il était étudiant à l’université, et il y avait peu d’étudiants noirs. Nous désignions par noirs tous ceux qui étaient opprimés. Il y avait peu d’étudiants noirs à l’université, donc quand on rencontrait un étudiant noir, on tombait en admiration, on voulait être comme lui.

Avez-vous évoqué le sujet de la mort avec Mandela, notamment lors du procès de Rivonia en 1963 et 1964, lorsque vous risquiez la peine de mort ?

Ce n’était pas tant une discussion avec lui mais une discussion avec nous-mêmes. Il faut savoir que dans les années soixante il y avait une loi intitulée « la loi de la détention des quatre-vingt-dix jours ». La police avait le droit d’arrêter n’importe qui et de détenir quelqu’un pendant 90 jours sans avocat, sans visites. Nous n’avions aucun contact, pas même avec les gens arrêtés en même temps que nous.

Les seules personnes qui venaient nous voir, c’étaient les policiers, et à chacune de leurs visites ils nous disaient « tu vas mourir », « si tu ne nous donne pas telle ou telle information, tu vas mourir ». Donc l’idée de la mort nous hantait déjà à ce moment-là. Quand la police venait, elle nous disait « nous avons suffisamment de preuves pour te pendre ». Et la première fois que nous avons vu nos avocats après les 90 jours de détention, les premiers mots qu’ils nous ont dits, c’était « préparez-vous au pire ».

Vous aviez décidé de ne pas faire appel de la décision du juge, même s’il vous condamnait à la peine capitale, cette décision a-t-elle fait l’objet d’un débat ?

Oui, on s’était consultés, entre accusés. Dès le début, nous avons décidé que notre procès était un procès politique, et non un procès criminel. Par conséquent, nous avons décidé de l’aborder d’une façon politique. Dans le box des accusés, tu ne vas pas présenter d’excuses. S’il y a de véritables preuves contre toi, tu ne les contestes pas. Tu ne sollicites pas la clémence, et si la peine de mort est infligée, tu ne fais pas appel. C’était notre approche à tous.

Même les quatre heures de discours de Mandela au procès, -vous vous souvenez de ce fameux discours- hé bien on l’avait parcouru ensemble. Quand l’un des avocats, qui n’était pas l’avocat principal mais un avocat duquel nous étions très proches, a lu le discours, surtout la dernière partie, il a dit « mais vous êtes en train de demander au juge la peine de mort ! »Mais nous y étions préparés. Et comme Mandela l’a dit, « si nous devons partir, alors nous partirons avec gloire et fierté. »

Dans vos mémoires vous écrivez « nous risquions la peine de mort, mais au lieu de cela nous avons eu la vie en prison. » Etait-ce pire finalement ?

Vous savez, pour les prisonniers politiques, la prison à vie, c’était vraiment pour la vie. Pour les prisonniers de droit commun, la prison à vie signifiait une peine incompressible de quinze ans et ensuite la possibilité d’être libéré, mais pas pour nous. Et quelqu’un a dit, un ou deux accusés peut-être, a dit, « cela veut-il dire que nous allons passer toute notre vie à souffrir ? Dans ce cas, je préfère la pendaison». Mais seule une ou deux personnes a dit cela.

Parce que dans une situation politique de ce type, il faut tout prendre en compte et ne pas retenir les aspects les plus négatifs. Donc la prison à vie, oui, bien sûr, c’est une peine illimitée, mais il ne faut pas renoncer pour autant. Même dans le scénario de la prison à vie, le simple fait d’être en prison peut mobiliser des gens en dehors du pays. Alors que si tu es pendu, c’est fini, il y aura peut-être des gens qui vont protester durant un temps, et ensuite, c’est fini.

Mandela a beaucoup d’humour, il plaisante même au sujet de la mort, vous l’avez vérifié ?

Oui, il a dit : « Si je dois mourir et aller au ciel, la première chose que je demanderai, c’est le chemin pour la branche locale de l’ANC. »

Constitution Hill de Johannesburg, bâtiment qui abrite la cour constitutionnelle : la citation est extraite du discours historique prononcé par Nelson Mandela, dans le box des accusés, lors du procès Rivonia. © RFI/Nicolas Champeaux

 

Republier ce contenu

Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.