Aimé Césaire : deux titres incontournables

Aimé césaire, le poète-rebelle de la Martinique
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« La parole d’Aimé Césaire belle comme l’oxygène naissant » disait André Breton. La célébration du centenaire de la naissance du poète martiniquais est une invitation à plonger ou à replonger dans les profondeurs abyssales de cette parole fondamentale.

Aimé Césaire est l’auteur de huit volumes de poésies, quatre pièces de théâtre et deux essais (1). Estimée hermétique, cette œuvre est peu connue en dehors du cercle des spécialistes universitaires.

Deux ouvrages échappent toutefois à ces griefs d’élitisme et d’esthétisme. Il s’agit du Cahier d’un retour au pays natal et du Discours sur le colonialisme, deux textes dont la réputation dépasse largement les frontières du monde francophone. Parus en 1939 et 1955 respectivement et traduits très vite dans les grandes langues internationales, ils sont devenus des classiques des lettres mondiales et font partie de ce qu’on a coutume d’appeler la littérature de la « décolonisation ». Ils ont été notamment lus en Afrique où Césaire était, dans les années 60, le maître à penser des intellectuels. Ceux-ci se sont reconnus dans les colères et l’affirmation de soi du poète antillais et ont puisé dans sa pensée radicale « leur nourriture salutaire et libératrice ».

Charte de la négritude

Débarqué à Paris au début des années 1930 pour faire des études, Césaire publie en 1939 dans « Volontés », une revue confidentielle, la première version du Cahier d’un retour au pays natal. Il n’a que 26 ans. La genèse du poème fut difficile et s’accompagna d’une

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profonde crise psychologique et spirituelle qui faillit mal tourner pour l’auteur, disent ses biographes. Sa publication fut une délivrance, même si Césaire ne cessera de retravailler à ce livre de jeunesse, en réorganisant les strophes, y ajoutant des passages pendant presque quarante années, avant de faire paraître en 1976 la version définitive. La légende veut que la libération de la parole que représente la publication de ce texte majeur a guéri le jeune Aimé Césaire du bégaiement dont il souffrait depuis l’adolescence.

Le Cahier est le premier ouvrage publié par Césaire. C'est un chef-d'oeuvre, organisé selon la démarche qu'on retrouve dans l'ensemble de l'oeuvre césairienne, une oeuvre partagée entre la poétique et la politique. Du désespoir à l’espoir, tel est le mouvement qui se dessine dans ce long poème en prose de 65 pages, où le parcours autobiographique se mêle inextricablement à l’épopée de la race noire. La terre natale du poète devient le site d’une quête orphique pour la dignité et la liberté (« la négraille debout et libre »), alors qu’en parallèle le sujet récitant autographique du poème voit, grâce à la magie incantatrice du verbe, son cri de rejet (des siens) et de haine (du colonisateur) se transformer en une affirmation positive de soi. « Je tiens maintenant le sens de l’ordalie : mon pays est la « lance de nuit » de mes ancêtres Bambara. »

Publié à la veille de la guerre, le Cahier passa inaperçu, mais fut révélé au public francophone par André Breton qui le découvrit lors de son passage à la Martinique en 1942. Breton attira l’attention sur la formidable puissance poétique de l’œuvre et l’inscrivit dans la lignée de l’esthétique surréaliste. Sartre fut, lui aussi, bouleversé par l’écriture somptueuse et engagée de Césaire et l’a saluée dans sa fameuse préface à l’Anthologie de la poésie nègre et malgache, publiée par Senghor en 1948. Entre-temps, le poème avait été traduit en anglais et espagnol et s’était imposé comme une référence obligée de la littérature de combat contre la colonisation. Le Cahier fut accueilli par les intellectuels du Tiers Monde en lutte contre le joug colonial, comme la charte de la négritude que le trio Senghor, Césaire et Damas avaient inventée pour affirmer l’identité du colonisé face à l’arrogance civilisationnelle de l’occident.

L’originalité du Cahier réside aussi dans son écriture d’inspiration moderniste. « Je l’ai écrit comme un anti-poème », aimait dire l’auteur. Il s’agissait pour lui, en effet, de dépasser la forme traditionnelle de la poésie française, en faisant alterner dans son texte des séquences en prose et des séquences versifiées en vers libres. Plus proche des Rimbaud, des Baudelaire et des Mallarmé et de l’oralité africaine, Césaire a renouvelé la poésie antillaise vouée jusque-là à l’exotisme de pacotille et soucieuse de reproduire la vision européenne du monde créole. En rupture avec cette école « doudouïste » dominante à l’époque, la poésie césairienne s’attache à dire le réel, ses petitesses comme ses promesses. A travers la thématique de la négritude, Césaire a restitué à l’imaginaire antillais sa dimension africaine et l’a relié à tout jamais au cri s’élevant de la cale des bateaux négriers.

Réquisitoire

Le Discours sur le colonialisme , dont la version définitive paraît en 1955, est le livre de

"Discours sur le colonialisme" de Césaire a été le livre de chevet de tous les militants anticolonialistes. © DR: Présence Africaine

chevet des militants anti-coloniaux à travers le monde. L’ouvrage s’inscrit dans la grande tradition française de la dénonciation des injustices par les intellectuels éclairés et engagés. Il rappelle Rousseau dénonçant le scandale d’une société fondée sur l’inégalité ou l’acte d’accusation de Zola contre la France complice de l’antisémitisme de ses institutions. Avec la même clarté et la même passion, Césaire fait le procès de l’entreprise coloniale, puisant ses arguments autant dans le passé lointain que dans l’histoire immédiate de la IVème République dont il est un législateur.

Maire de Fort-de-France et député de la Martinique au Palais Bourbon depuis 1945, le poète participe depuis la tribune de l’Assemblée nationale aux débats sur les guerres coloniales (Madagascar, Indochine, Algérie…) qui secouent la société française de l’époque. Mais le Discours n’est pas, malgré son titre, un discours que Césaire aurait prononcé au parlement, mais un texte qu’il a commis à la demande d’un éditeur. « Un jour, l’auteur se souvient, une revue de droite me demanda un article sur la colonisation, une revue qui croyait que j’allais faire l’apologie de l’entreprise coloniale. Comme on insistait, j’ai répondu d’accord mais à condition de me laisser dire tout ce que je pensais. Réponse affirmative. Alors j’ai mis le paquet et j’ai dit tout ce que j’avais sur le cœur… »

Qu’avait-il dans le cœur, le poète ? Colère, indignation et sentiment d’horreur, des sentiments difficile d’exprimer de la tribune du Palais-Bourbon et auxquels il va pouvoir enfin donner voix. Le texte définitif du Discours se lit comme une oraison volcanique qui puise sa force autant dans les horribles réalités de la colonisation qu’elle rappelle et fustige que dans la rage et le sarcasme qui rythment sa progression. Son argument principal consiste à montrer que la civilisation occidentale est malade de la colonisation car celle-ci déshumanise le colonisateur et chosifie le colonisé, détruisant à tout jamais l’équilibre dont ce dernier dépendait. « L’Europe est moralement, spirituellement indéfendable. » « Colonisation = chosification. » « Le bourgeois porte en lui un Hitler qui s’ignore. » « Ce n’est pas par la tête que les civilisations pourrissent. C’est d’abord par le cœur. » Etapes d’un réquisitoire impitoyable destiné à réveiller la conscience occidentale enfermée dans ses certitudes.

La virulence de sa charge anti-colonialiste a rendu difficile la réception du Discours sur le colonialisme en France notamment, comme en témoigne le retrait de l’ouvrage du programme des classes terminales, il y a quelques années. Le ministre de l’éducation de l’époque François Bayrou, lui-même agrégé de lettres, avait expliqué le geste de son ministère par le poids des lettres classiques (« Sophocle et Montaigne pèsent plus lourd que Césaire » aurait-il déclaré! ). La véritable raison du retrait est peut-être à chercher, comme le suggèrent les spécialistes, dans l’insuffisance de la réflexion critique préalable dans les sociétés occidentales sur la problématique encore « trop proche» de la colonisation !


 

(1) Poésies : Cahier d’un retour au pays natal (1939, 1947, 1956), Les Armes miraculeuses (1946), Soleil cou coupé (1948), Corps perdu (1949), Ferrements (1960), Cadastre (1961), Les Armes miraculeuses (1970), Moi, Laminaire (1982). Essais : Discours sur le colonialisme (1955), Lettre à Maurice Thorez (1956), Toussaint Louverture (1962). Théâtre : Et les chiens se taisaient (1956), La Tragédie du roi Christophe (1963), Une saison au Congo (1967), Une tempête (1969).