Barack Obama en Afrique: «Il a un grand sens de l’histoire»

Le président Barack Obama.
© REUTERS/Larry Downing

Barack Obama arrive, ce mercredi 26 juin 2013, au Sénégal, pour une tournée qui le mènera ensuite en Afrique du Sud et en Tanzanie. Une visite dont les enjeux sont importants et que les Africains attendaient depuis longtemps. Pendant neuf ans, de 2000 à 2009, cheikh Tidiane Gadio a été le ministre des Affaires étrangères du Sénégal. Aujourd'hui, il préside l'Institut panafricain de stratégie. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

Depuis qu’il est président, Barack Obama n’a visité qu’un seul pays africain, c’est le Ghana. Est-ce que cette tournée est, pour lui, une façon de se rattraper ?

On peut le percevoir ainsi. L’Afrique était quelque part dans son agenda, mais peut-être plus du côté affectif que du côté économique ou politique ou autre, ce qui peut effectivement poser un problème pour certains. Mais là, c’est bien qu’il fasse trois pays africains en espérant que ce ne sera pas la dernière fois. Et si vous vous rappelez la très belle phrase de Mandela dans la lettre de félicitations adressée à Barack, Mandela disait : « Votre victoire prouve que personne dans le monde ne devrait avoir peur de rêver de changer le monde pour le rendre meilleur ».

Le choix du Sénégal, j’imagine que c’est un motif de fierté pour vous. Si Abdoulaye Wade avait été réélu l’an dernier, est-ce que le président américain serait venu cette année ?

Je ne crois pas. Pour Obama, si Wade, après le forcing du troisième mandat et le projet dont on l’accusait de dévolution dynastique du pouvoir, avait remporté les élections, je suis à peu près certain qu’Obama aurait survolé le Sénégal sans s’arrêter.

D’autant que les Américains avaient fait pression sur Abdoulaye Wade pour qu’il n’essaye pas de placer son fils à sa place ?

Absolument. Ça, j’étais témoin, ils ont tenté beaucoup de choses. Et le fait qu’ils ont tout fait, ils n’ont pas réussi comme le peuple sénégalais d’ailleurs n’a pas réussi, à le contraindre à accepter l’évidence que le Sénégal n’acceptera jamais une dévolution dynastique du pouvoir. Et Obama nous a accompagnés dans ce combat et nous lui en sommes très reconnaissants. Je pense que c’est la raison pour laquelle il vient féliciter en terre africaine du Sénégal le président Macky Sall et le peuple sénégalais tout entier, parce que c’est une victoire de tout un peuple. Nous avons plié, mais nous n’avons pas rompu. Et si ce n’était pas le cas, je crois qu’il ne viendrait pas au Sénégal du tout.

A l’escale de Dakar, on s’attend à un discours de Barack Obama sur la sécurité au Sahel. Mais est-ce que notamment aux Nations unies, les Américains n’ont pas traîné des pieds l’an dernier quand il fallait mobiliser des troupes contre les jihadistes du nord du Mali ?

Sur le dossier Mali, nous avons eu beaucoup de problèmes avec l’appui américain qui était réel, mais extrêmement timide. Le rôle que les Français ont accepté de jouer, l’Amérique n’a pas accepté de jouer le même rôle. Et je crois qu’il voulait faire très attention et être prudent, mais en même temps la situation est là : le terrorisme et les narcotrafiquants se sont solidement ancrés en Afrique. Et là on aurait vraiment espéré avec ce qui s’est passé au Mali, une réaction vigoureuse d’Obama et de l’Amérique, au côté des Africains. Mais là, nous avons eu quand même un appui plutôt faible.

Et de ce point de vue, est-ce que l’administration américaine ne vous a pas déçu ?

Les démocrates ont souvent moins faits pour l’Afrique que les républicains. C’est véritablement un paradoxe. Les démocrates ont le bon discours sur l’Afrique, sur les institutions, sur les investissements, mais les républicains, comme George Bush qui a été décrié au plan international avait une affection particulière pour l’Afrique. Il a beaucoup fait pour le continent, sur le programme contre le sida, il a été un leader mondial.

Et au même moment, Bush s’intéressait à la question des infrastructures en Afrique. Je me rappelle de conversations que j’ai eues avec Condoleezza Rice (ex-secrétaire d’Etat américain) sur la question, l’Amérique s’intéressait même à l’intégration régionale, pareil avec la Cédéao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest), pareil avec la SADC (Communauté de développement d'Afrique australe) comme grandes entités d’intégration et apportait le soutien aux politiques d’énergie, politiques d’infrastructures. Là on est loin de ça avec l’administration démocrate.

En allant en Afrique du Sud et en Tanzanie, Barack Obama va visiter deux pays où s’est déjà rendu il y a quelques mois le nouveau numéro un chinois, Xi Jinping. Est-ce que c’est une simple coïncidence ?

Je le pense sincèrement. Je pense que Barack Obama se rend en Afrique du Sud en particulier pour Mandela, pour Madiba. C’est la rencontre deux grands destins, il voulait jouer sur ce symbole. Malheureusement l’histoire est telle que Madiba est apparemment est sur le départ, et que Obama est sur l’arrivée en Afrique du Sud. Bien entendu, l’économie revient en force toujours. Et là les aspects économiques se mêlent à des aspects affectifs et affectent le sens de l’histoire qui est très fort chez Obama. Je ne pense pas que cette tournée est une politique contre la Chine. Il faut prendre ce débat beaucoup plus au sérieux qu’on le fait actuellement.

Malgré le souhait que vous aviez exprimé en novembre dernier sur RFI, Barack Obama n’ira pas se recueillir sur la tombe de son père au Kenya. Est-ce que vous êtes déçu ?

Quelque part, je suis triste, oui. Si Raila Odinga avait été élu président du Kenya, Barack Obama irait au Kenya parce que tout le monde s’y attend, ça a une grande portée affective et émotionnelle pour beaucoup d’Africains. On comprendrait qu’il aille se recueillir sur la tombe de son père. Malheureusement, il y a le fait qu’il soit poursuivi par la Cour pénale internationale qui semble donc pénaliser un peu les rapports d’Obama avec le nouveau président du Kenya. Mais une fois ces questions-là réglées, il ne faut pas exclure de revoir Obama, ou en visite privée ou en visite officielle, fouler le sol kenyan. Comme il a un grand sens de l’histoire, c’est quelque chose qui ne va pas lui échapper. Il est important que durant son deuxième mandat, il aille au Kenya.

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