Soeuf Elbadawi pleure les morts du «mur Balladur»


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La scène du Tarmac, spécialisée dans le théâtre francophone du Sud, a accueilli pour sa fin de saison 2013, le monologue scénarisé de Soeuf Elbadawi sur la tragédie des victimes des « visas Balladur ». Ce spectacle qui se joue depuis deux ans dans les salles de théâtre des Comores, mais aussi de France métropolitaine et d’outre-mer, a vu son public grossir au cours des mois. Le public vient applaudir le souffle de l’auteur/acteur, et la puissance d’indignation de son théâtre citoyen.

« Ouvrez bien l’oreille/retenez bien votre souffle/d’une rive à l’autre le désastre en partage/cette nuit ils ont annoncé la mort d’un des miens/mon cousin happé par la vague broyée par les flots/vorace l’océan s’est rappelé à nous comme à son habitude depuis qu’existe ce mur de haine… » Ainsi commence Un Dhikri pour nos morts, le spectacle écrit, mis en scène et interprété par Soeuf Elbadawi, sur la scène du Tarmac, à Paris. Un spectacle dramatique, tragique où la poésie et la politique se conjuguent pour évoquer la vie, la mort, l’injustice des hommes et des Etats, comme seul le théâtre sait le faire, à sa manière si singulière. Il y a quelque chose de Roi Lear et d’Antigone dans le récitant solitaire qu’incarne l’acteur comorien sur le plateau, invoquant les dieux sourds aux prières et aux larmes, avant de se rendre compte que l’homme est seul, désespérément seul face au désastre de la vie !

Les noyades se comptent par milliers

La partition de fait de l’archipel des Comores et ses effets tragiques sur la vie des habitants sont les ingrédients de ce désastre que raconte la pièce de Soeuf Elbadawi. C’est un désastre ancré dans la géographie et dans l’histoire. En voici quelques repères : Situé au large du Mozambique, l’archipel a été colonisé par la France depuis la fin du XIXe siècle.

En 1975, les Comores accèdent à l’indépendance, mais c’est une libération tronquée car Mayotte, l’une des quatre îles qui composent l’archipel, est maintenue sous le giron français pour des raisons stratégiques. Au mépris de l’unité géo-historique millénaire du territoire. La situation se complique lorsqu’en 1995 l’Etat français décide d’imposer un visa – le fameux « visa Balladur » d’après le nom du premier ministre français de l’époque - aux Comoriens désireux de rendre visite à leurs familles restées en Mayotte. Comme l’obtention de ce visa s’avère souvent difficile, c’est clandestinement que les Comoriens se rendent à l’île française, dans des embarcations de fortune. Les noyades se comptent par milliers, transformant le bras de mer qui sépare les îles en un vaste cimetière marin.

Cette tragédie humaine engendrée par des lois politico-administratives est au cœur de la complainte de Soeuf Elbadawi. Une complainte dramatique et ritualisée selon les règles de l’art poétique et mystique musulman. Le dhikri est en effet un rituel d’invocation divine dont se saisissent les initiés soufi pour rendre hommage à leurs saints et à leurs morts les plus illustres aux Comores. Le personnage d’Un dhikri pour nos morts pleure la disparition d’un de ses parents et à travers sa mémoire il célèbre la mémoire de tous ceux qui sont partis pour ne revenir plus jamais.

Entre grâce et gravité

Acteur et dramaturge, Soeuf Elbadawi raconte le destin postcolonial des Comoriens. © DR

La poésie d’Elbadawi met en scène l’humiliation des Comoriens, leur rage et leur souffrance. Encadrée par une mise scène sobre qui allie la musique à l’image et au texte, elle se veut surtout la sépulture à laquelle les noyées des Comores n’ont pas eu droit. La radio, une vieille radio branchée sur les discours de l’époque coloniale dont celui du français Valéry Giscard d’Estaing proclamant le respect de l’intégrité de l’archipel, relaie le monologue de l’acteur, tout comme l’écran vidéo sur lequel sont projetés des images des cadavres alignés sur la plage. La gravité de la parole dite est allégée par le chœur qui vient ponctuer le récitatif. Les pas de danse, malheureusement trop rares, effectués sur le rythme des incantations soufies sont de véritables moments de grâce qui inscrivent le spectacle dans la tradition religieuse, rappelant que l’art aux Comores reste étroitement lié à une recherche spirituelle du sens.

Ce spectacle existe aussi dans une version à huit sur le plateau, sans doute plus appropriée que sa version monologuée où le récitatif prend le dessus sur le visuel et la scène. Mais faute de moyens et d’autorisations administratives, cette version à plusieurs ne pourra pas être présentée en dehors des Comores. Les spectateurs qui n’auront pas la chance de voir la version comorienne pourront en revanche se procurer le texte du spectacle qui a été publié par les éditions Vents d’ailleurs et (re)plonger dans la parole métissée d’Elbadawi où le comorien se mêle au français, l’épopée du poète citoyen au lyrisme des chanteurs initiés soufis.


Un Dhikri pour nos morts : la rage entre les dents, par Soeuf Elbadawi. Paris, Vents d’ailleurs, 2013, 70 pages. 9 euros.