67e Festival d’Avignon : un tournant théâtral venant de l’Afrique

"Shéda", texte et mise en scène de Dieudonné Niangouna. Du 7 au 15 juillet au Festival d'Avignon. La photo a été prise lors des répétitions à Brazzaville, en janvier 2013.
© Desire Kinzenguele

Ce sera un Festival « intercontinental » : du 5 au 26 juillet, la plus importante manifestation théâtrale en Europe invite des représentants majeurs de la scène théâtrale africaine autour du premier artiste africain associé, le Congolais Dieudonné Niangouna. Déjà avant l’ouverture ce vendredi 5 juillet au soir, beaucoup d'observateurs prédisent une édition qui fera date. Au programme : une ouverture audacieuse avec des pièces courageuses, résolument tournées vers l’Afrique. Des propositions radicales cherchant leurs racines et leurs forces sur le continent noir. Un tournant susceptible de changer aussi la pensée occidentale.

Souriant et presque détendu. C’est ainsi que Dieudonné Niangouna, le premier artiste africain associé dans l’histoire d’Avignon s’est présenté ce vendredi midi dans la pittoresque cour du cloître Saint-Louis pour parler une dernière fois de sa conception du festival qui démarre ce soir. Bizarrement, le metteur en scène congolais donnait l’impression d’avoir déjà accompli sa mission. Et en effet, avec Stanislas Nordey, l’autre artiste associé de cette édition, et les deux codirecteurs Vincent Baudriller et Hortense Archambault, ils ont déjà réussi à faire bouger les lignes. Après deux ans de voyages communs entre le Brazzaville familial et l’Afrique théâtrale de Niangouna, la France et l’Europe, la rencontre avec le public peut enfin commencer.

« La réflexion et l’amitié ont grandi entre nous quatre » remarque Vincent Baudriller et confie : « Aujourd’hui, il y a une urgence du dialogue entre ces deux mondes », « les relations entre les artistes africains et européens ont beaucoup changé ». Niangouna parle d’ « une expérience forte », Stanislas Nordey évoque avec émotion ce travail à quatre qui a donné vie à une communauté et à un esprit qui les dépasse largement : « Le partage, c’est le caractéristique de la génération d’aujourd’hui ». Selon lui, nous vivons une époque où « tout le monde est à la recherche d’une communauté active ».

« Une vraie colère sur l’état du monde »

Ce qui les réunit ici à Avignon ? « Une vraie colère sur l’état du monde et la force de se mettre débout ». Ainsi, Dieudonné Niangouna, déjà metteur en scène de taille, se retrouve propulsé au rang de figure de proue d’une scène théâtrale africaine aussi bien francophone qu’anglophone et lusophone qui rentre en dialogue avec les scènes occidentales, d’égale à égale.

Car ce dimanche 7 juillet, Dieudonné Niangouna créera l’événement avec Shéda. Une pièce qui parlera d’un pays nommé « Nulle part » et racontera « une histoire de grand-mère, sans début, ni fin », une fable où « des temps différents se basculent à l’intérieur de la pièce ». Le tout se déroulera à la mythique carrière de Boulbon, là où un certain Peter Brook – également après dix ans de préparation – avait marqué, en 1985, les esprits et l’histoire du théâtre. Son Mahabharata faisait entrer les mythes du sous-continent indien dans l’imaginaire et la culture occidentales. Et déjà, il y avait un Africain à l’œuvre, le comédien malien et burkinabè Sotigui Kouyaté incarnait le sage Bhisma.

Quand Dieudonné Niangouna était jeune, son père, grand ami de Léopold Sédar Senghor et premier grammairien congolais, ramenait de ses voyages à Paris des cassettes vidéo des pièces de Peter Brook à la maison. Aujourd’hui, Dieudonné se prête à élargir la grammaire artistique par ses propres constructions, inventer sa propre langue qui l'habite depuis si longtemps : « J’avais l’image, les paysages, la pensée, mais je n’avais pas encore les mots », dit-il à propos du très long temps de maturation de Shéda.

"Qaddish", une chorégraphie de Qudus Onikeku. Du 6 au 13 juillet au Festival d'Avignon. "Pour sa nouvelle création, ce jeune chorégraphe nigérian convoque la mémoire de son père, point de référence de sa vie, et le commémore ainsi de son vivant." © YK Projects

Le théâtre d’urgence

Ce théâtre d’urgence souvent présent chez les metteurs en scène africains, n’est pas le produit d’un concept marketing ou inventé pour nourrir les mots clé des moteurs de recherche. Au Mali, victime de la guerre, le théâtre BlonBa a dû fermer ses portes. En Angola, ce sont les pétrodollars qui réduisent l’espace théâtral, en RDC c’est la télévision et les productions bas de gamme de Nollywood qui inondent le marché et asséchent la culture théâtrale. Ce n’est pas la manque de salles de spectacle qui menacent le théâtre en Afrique, remarque Niangouna : « Il peut y avoir des salles, le problème n’est pas là. Le problème, ce sont les infrastructures qui manquent ».

Dieudonné Niangouna, né en 1976, a survécu à trois guerres civiles, est sorti vivant du « train de cadavres » pour fuir Brazzaville, et il a même été pris en otage et torturé par les « Ninjas », des combattants rebelles du Congo-Brazzaville. Une détention comme otage en forêt, avec interdiction de lire, d’écrire et de parler le français.

Une galaxie théâtrale

« Les artistes africains invités parlent souvent de la mort pour mieux parler de la vie », avance Vincent Baudriller, codirecteur du Festival. Cette édition, conçue à quatre têtes, creusera dans plusieurs directions à la fois. Derrière les artistes associés, il y aura toute une galaxie d’auteurs et metteurs en scène qui représentent le renouveau théâtral. Pendant que le monde médiatique reste scotché sur l’agonie de Nelson Mandela, le Sud-Africain Brett Bailey, né en 1967, proposera à Avignon Exhibit B, l’histoire des exterminations coloniales, une pièce inspirée par les « zoos humains ». Le chorégraphe nigérian Qudus Onikeku, né à Lagos en 1984, nous ouvre son cœur et son histoire personnelle avec Qaddish, une réflexion dansée sur la question universelle de la filiation et l’héritage : « Je veux rentrer dans la tête de mon grand-père qui est dans mon corps ». Après Pour en finir avec Bérénice, montrée en 2010, Faustin Linyekula, né en 1974 au Zaïre et originaire de Kisangani, poursuivra son aventure de traversées continentales avec Drums and Digging, un retour aux sources avec un séjour à Obilo, son village natal. De son côté, le trentenaire congolais DeLaVallet Bidiefono creusera l’« Au-delà » avec une variation sur la mort nommée Mpia.

"Lagos Business Angels "de Rimini Protokoll. A partir du 14 juillet au Festival d'Avignon. "Parti au Nigeria à la recherche de business angels, Rimini Protokoll transforme le théâtre en un vaste salon de commerce." © MuTphoto/Barbara Braun

Des lendemains « autres » pour l’Afrique …et l’Europe

L’impact des propositions attendues est déjà palpable. Par exemple quand l’artiste associé Stanislas Nordey parle des points communs entre sa mise en scène de Par les villages de Peter Handke – qui marquera ce samedi 6 juillet l’ouverture dans la Cour d’Honneur - et le théâtre africain : «  Par les villages est pour moi un grand champ, une ode qui s’adressent aux désespérés, à ceux qui n’ont pas la parole, et Peter Handke leur donne la parole. S’il y a un lien entre l’Afrique et les ouvriers dans Par les villages, c’est celui-là. Quand on est allés en Afrique pour préparer ce Festival, on a rencontré toute une génération, des trentenaires notamment, qui ne sont pas du tout dans un rapport de victime, de subir quoi que ce soit, mais qui sont en train de rêver de lendemains autres pour ce continent. Quand on regarde toute la vie artistique là-bas, on est fasciné par une telle force, une telle envie de briser les cadres. Le Festival va essayer de rendre compte de cela, à travers des jeunes artistes africains et aussi européens ».

A travers leurs créations, leurs pensées irrigueront aussi bien le futur du Vieux continent que celui du continent noir. « Il y a une émergence de quelque chose de nouveau qui va arriver, j’espère, bientôt », réagit Vincent Baudriller. Peut-être assisterons-nous à une évolution majeure, comme c’était le cas dans le domaine des arts plastiques avec les arts non occidentaux, en 1989, à l’occasion de l’exposition Les Magiciens de la Terre au Centre Pompidou. C’est cela le tournant attendu du 67e Festival d’Avignon qui commence ce soir. 

 

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