Vincent Geisser: «Les Frères musulmans auraient dû avoir une vraie réflexion sur la pratique du pouvoir»

Des partisans du président déchu Mohamed Morsi, le 4 juillet au Caire.
© REUTERS/Louafi Larbi

Après la chute du président Mohamed Morsi, comment vont réagir les Frères musulmans en Egypte, et leurs alliés comme Ennahda en Tunisie ? Le chercheur français Vincent Geisser* a longtemps travaillé à Tunis. Aujourd'hui, il enseigne à l'Institut français du Proche-Orient (Ifpo), à Beyrouth et il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : La chute de Mohamed Morsi, est-ce de sa faute ou de la faute de ses adversaires ?

Vincent Geisser : C’est compliqué et je dirais qu’il a probablement fait des erreurs politiques, des erreurs d’appréhension de la société. Mais ce qui est surprenant, c’est que ça ait débouché sur ce coup d’Etat. Qu’on soit pour ou contre, en tout cas, la rapidité avec laquelle il a été expédié est surprenante.

En refusant de partager le pouvoir, est-ce que les Frères musulmans n’ont pas commis une faute tactique ?

Ils ont commis effectivement une faute parce que contrairement à la Tunisie, ils n’ont pas su former de coalition assez vaste. En Tunisie, ils se sont alliés avec une partie de la gauche. Mais je dirais même qu’ils ont peut-être commis une faute historique en participant directement à un pouvoir de transition. Ils étaient majoritaires ou relativement majoritaires. Ils sont allés trop vite au pouvoir et du coup, ils payent.

Historiquement, le mouvement des Frères musulmans, et d’une manière générale les mouvements islamistes, vu leur popularité, vu les résonances identitaires qu’ils ont dans la société, aurait dû avoir une vraie réflexion sur la pratique du pouvoir, et donc une certaine abstinence à participer au pouvoir tout de suite malgré le fait qu’ils soient quand même majoritaires. Les erreurs qu’ont faites les Frères musulmans égyptiens comme d’autres mouvements islamistes, c’est de s’imaginer que la popularité, due justement un peu à ce jeu d’identité, était une popularité pour la vie, alors qu’en fait elle est éphémère.

De ce point de vue là, ils ont essuyé les plâtres de tout gouvernement de transition. Et le rejet qu’il y a aujourd’hui des Frères musulmans en Egypte, c’est peut-être effectivement le rejet des Frères musulmans en tant qu’idéologie, mais c’est surtout le rejet du premier gouvernement qui a fait l’expérience de la transition.

Avec peut-être aussi une armée qui voulait prendre sa revanche ?

Je ne pense pas qu’on puisse dire que l’armée avait forcément une mentalité revancharde, mais elle était en position hégémonique dans le pays. Il faut savoir que l’armée égyptienne, ce n’est pas l’armée tunisienne, ce n’est pas l’armée d’autres pays arabes. C’est une armée qui possède 30 % de l’économie, qui a toujours été étroitement associée au pouvoir depuis Nasser [président de 1954 à 1970]. Donc elle se sent légataire de l’avenir du régime politique, mais aussi de l’ensemble de la société. Dans la tête des militaires, dans la tête des généraux égyptiens, ils étaient toujours au pouvoir. L’armée n’a jamais compris qu’elle n’était plus au pouvoir.

La présence du grand imam de la mosquée al-Azhar au côté du nouvel homme fort, le général Sissi, mercredi soir 3 juillet, à la télévision, est-ce que ce n’est pas un mauvais coup pour les Frères musulmans ?

Il y a toujours eu des discordances, il y a toujours eu une rivalité entre cette institution traditionnelle et classique de l’islam sunnite que représente la grande mosquée al-Azhar et les Frères musulmans. Ils ont toujours été en compétition sociale, politique et religieuse. Donc de voir aujourd’hui les autorités de la grande mosquée al-Azhar du côté plutôt des militaires de l’ancien système, ce n’est pas étonnant.

Les Turcs du Parti de la justice et du développement (AKP) et les Tunisiens d’Ennahda dénoncent le coup d’Etat qui vient d’avoir lieu en Egypte et affirment que Mohamed Morsi reste le président légitime. Les Frères musulmans peuvent-ils compter sur leur solidarité ?

Je dirais que sur le plan gouvernemental étatique, ça sera dur parce que même des gouvernements comme l’AKP turc ou Ennahda en Tunisie seront obligés d’une façon de composer avec le nouveau pouvoir, par realpolitik, mais sur le plan idéologique, il y aura des solidarités. Sur le plan des associations « des droits de l’homme islamiques », des mouvements étudiants, il y aura une solidarité qui se fera par le bas, par les partis politiques, par les associations turques et tunisiennes proches du courant des Frères musulmans. On le voit d’ailleurs sur internet aujourd’hui. Toutes ces associations tunisiennes, turques et autres, qui sont proches des Frères musulmans dénoncent le coup d’Etat, appellent à une solidarité, et pourraient éventuellement servir de lieu de refuge pour les Frères musulmans égyptiens. Mais au niveau gouvernemental, qu’il s’agisse de la Turquie ou de la Tunisie, très vite la realpolitik diplomatique prendra le dessus sur la condamnation.

Mais quand Ennahda affirme que ce coup d’Etat va alimenter l’extrémisme et la violence, est-ce que ce n’est pas une menace ?

Ce n’est pas simplement une menace, c’est aussi un diagnostic. Il ne faut pas oublier que dans la tête des gens, il y a ce qu’on appelle le « traumatisme algérien », c’est-à-dire l’arrêt du processus électoral par les généraux algériens qui a conduit à une double radicalisation, une radicalisation des islamistes qui a formé ce qu’on a appelé le fameux GIA (Groupe islamique armé) et aux tueries et attentats contre les intellectuels qu’on a vus. Et aussi il faut dire, une radicalisation des généraux qui a abouti à une répression terrible. Les Tunisiens, il ne faut pas l’oublier, vivent à proximité de l’Algérie, ont été indirectement voire directement des acteurs du drame algérien. Ils étaient quand même en contact avec les dirigeants du Front islamique algérien et le traumatisme algérien traverse la mouvance islamiste. Donc quand ils disent qu’il y a un risque de radicalisation, les islamistes tunisiens et dans une moindre mesure les Frères musulmans du monde arabe ont en tête le drame algérien.

Donc vous craignez une décennie noire en Egypte comme celle qu’a vécue l’Algérie ?

Je ne dirais pas une décennie noire parce que je ne suis pas prophète, ni devin pour dire si ça peut durer dix ans. Mais à court terme, on va avoir effectivement des trajectoires individuelles de radicalisation des membres des Frères musulmans qui, voyant qu’on ne peut pas arriver au pouvoir par les urnes, on y arrivera par les armes. Et on pourrait même voir certains courants des Frères musulmans eux-mêmes se radicaliser. Mais ça ne veut pas dire que toute la confrérie se radicalisera. On l’a bien vu en Algérie, une partie du FIS [Front islamique du salut, ndlr] s’est radicalisée et cela a donné ces fameux maquis terroristes, mais en même temps une grande partie du FIS au bout de quelques années est très vite revenue dans le système en développant une sorte de pacte de sécurité et de paix avec le pouvoir. Il y aura des formes de radicalisation dans les prochains jours, dans les prochaines semaines, dans les prochains mois, mais ça ne veut pas dire que l’ensemble du mouvement et du parti des Frères musulmans se radicalisera sur plusieurs années.

* Renaissances arabes, sept questions clés sur les révolutions en marche, cosigné avec Michaël Béchir Ayari, aux éditions de l'Atelier, 2011

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