«Shéda», Dieudonné Niangouna atterrit en catastrophe dans le «Nulle part»

«Shéda», de Dieudonné Niangouna.
© Christophe Raynault de Lage / Festival d'Avignon

Dans la nuit étoilée du 7 au 8 juillet, la Carrière de Boulbon a fait connaissance avec un grand auteur et a montré à un metteur en scène ses limites. La première de Shéda, une épopée de presque cinq heures, écrite et mise en scène par le Congolais Dieudonné Niangouna, restera dans les annales comme la pièce du premier artiste africain associé dans l’histoire du Festival d’Avignon.

« Tu sais comment on chasse le diable ? » « En broutant le pouce d’un nourrisson ! ». Le diable se présente à nous avec une tête noire, perchée en cinq mètres de hauteur sur une longue robe blanche. L’entrée est accompagnée du rugissement d’un lion, allusion faite au lion affamé, le symbole de l’orgueil et de la violence dans l’Enfer de Dante.

Shéda est un mot imaginé à partir de deux mots qui existent vraiment : « Sheta » (« diable ») et « Shida » (« affaire bizarre »), mais tout d’abord, c’est un lieu : « Dans ce désert de pierre, rien ne va se résoudre, tout se bat pour survivre ». Ainsi démarrent les paroles, à l’unisson avec la Carrière de Boulbon, dans un pays nommé « Nulle part », délimité par les immenses roches de la carrière. Un lieu ressemblant à rien et à beaucoup de choses à la fois. Une île peuplée de naufragés ?  Une ville de chercheurs d’or condamnés ? L’enfer des pauvres ? Le bric-à-brac sinistre est construit d’échafaudages en bois, des pneus délabrés, d’une carcasse de voiture, des chaises renversées, d’un lac à crocodiles et même d’une pauvre chèvre en laisse sur un tas de palettes en bois. Et nous spectateurs, nous voilà transformés en Robinson Crusoé, échoués sur une île de terreur.

Ici les repères sont absents, c’est le royaume de l’éphémère, de la transition, comme cette flûte fabriquée de bouteilles vides qui s’engage à chaque fois que pour la durée d’une note, pourtant merveilleuse. Impossible de savoir si ce lieu à vocation de rester ou de disparaître. Bienvenu dans l’entre-deux terrifiant (« Ne pas mourir, rester dans l’univers », « Je me surprends à mourir ») si cher à l’esprit de Niangouna.

Des mots tueurs

Des syllabes hachées, des mots tueurs, des phrases habitées par la poésie et la rage.
C’est une langue consciente de frapper, comme les ballons de foot tirés pendant le spectacle dans les rangs des spectateurs. Un barbu en robe de chambre oriental s’adonne avec son œil aiguisé à un délire verbal digne d’un dieu devenu fou. C’est le gardien de la ville morte.

La langue de Dieudonné Niangouna déploie une force rarement égalée parmi les auteurs de sa génération. Des paroles peuplées de sorcières, de dieux, des âmes agonisantes, des morts sans importance et des puissances inconnues : « Les cicatrices éclatées en lettres d’or ». « Mes sœurs et mes filles sont mortes. Je suis devenu mes sœurs et mes filles ». « On est personne. On, c’est moi ». « Déborah, elle n’a encore tué personne, mais je la prépare pour ma succession ».

Quand le soleil se couche enfin derrière la crête de la Carrière Boulbon, une femme blanche (« on s’en fout de la couleur de peau ») entonne une chanson sur fond jazzy d’une clarinette et d’une basse électrique : « J’aime mes bourreaux, mes assassins ».

Artiste associé du festival, Dieudonné Niangouna a saisi sa chance et monté la pièce dont il rêve depuis douze ans. Il a conjuré le destin : « Tous les impossibles existent sur Terre », mais le résultat reste mitigé. Les expériences fortes de l’auteur, qui a vécu dans son corps autant les délices de la littérature que les terreurs de la guerre comme la torture et l’exil, résonnent curieusement creux dans le spectacle. L’urgence, le cœur même de ses textes, reste lointaine. Au lieu de faire confiance aux mots et à la magie sorcière des histoires transmises par sa grand-mère, tout est déclamé, crié, craché. La mise en scène pâtit de l’agitation aussi permanente qu’inutile. Même la Carrière de Boulbon a failli se transformer en bac à sable et terrain de jeux avec des jets d’eau et de poupées qui ne rajoutent rien à l’histoire. Ce sont les moments de calme, où les mots peuvent librement déployer leurs ailes, qui sont les plus intenses de l’histoire. D’autant plus que les micros plantés sur le front des acteurs effacent la spatialité de l’endroit. Les mots ne sont plus reliés aux bouches des condamnés, mais aux hauts parleurs qui diffusent une sonorité neutre dans le public.
 
Les signes d'une filiation forte

Pourtant, dans son œuvre, Dieudonné Niangouna guette les signes d’une filiation forte : le nom de Léopold Sédar Senghor, grand ami de son père, est évoqué, comme il rappelle le comédien fétiche de Peter Brook, Sotigui Kouyaté, qui, en 1989, avait percé dans cette même Carrière de Boulbon avec le Mahabharata. Dieudonné Niangouna n’est pas encore là. Il a vu trop grand. Après deux heures sa pièce s’essouffle, l’écriture se dilue dans des propos sans reliefs, accompagnée des effets de manches scéniques. Coïncidence, la perruque accidentellement défaite d’une comédienne marque le moment où toute la pièce glisse dans un mauvais registre : avec des cérémonies à la sauce vaudou, des prières pathétiques, des postures gratuites, des tirades tape-à-l’œil et des mots qui ne trouvent plus leur chemin. A la fin, malgré lui, l’œuvre de Dieudonné Niangouna atterrit en catastrophe dans un autre « Nulle part ». 

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