«Grigris», dans les souterrains de la société tchadienne


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Depuis ce mercredi 10 juillet sur les écrans en France et au Normandie, la salle de N'Djamena que Mahamat Saleh Haroun a fait rouvrir il y a trois ans, Grigris, le seul film africain présenté au Festival de Cannes. Mahamat-Saleh Haroun dresse un portrait de la jeunesse marginale du Tchad, une histoire d’amour entre un jeune danseur handicapé et une jeune prostituée.

La première image du film naît dans la musique d’une boîte de nuit à Ndjamena. C’est sur le dance floor de cette discothèque branchée que le jeune handicapé Grigris montre ses chorégraphies saccadées, pour gagner sa vie et ravir son public : « J’adore ta danse. C’est comme le tonnerre ». Ainsi Mahamat-Saleh Haroun pose les bases de son film : entre des mouvements inhabituels et des couleurs rouges en perpétuelle renaissance avec l’amour et la violence, entre l’univers de la nuit et une personne en marge qui devient le centre du film, le centre d’un monde.

La jambe « mitrailleuse »
 
Malgré sa jambe gauche paralysée (qu’il utilise aussi comme jambe « mitrailleuse »), Grigris se voit déjà à l’affiche en tant que danseur professionnel. Dans le film, il y a encore une deuxième personne qui ose rêver : c’est Mimi, une jeune prostituée qui veut devenir mannequin. Leurs destins se croisent quand elle a besoin des photos pour une candidature. Elle se rend alors au magasin d’un tailleur-photographe qui s’avère être le beau-père de Grigris. Leur histoire commune commence …et leurs problèmes aussi.
 
Pour payer le séjour à l’hôpital de son beau-père, Grigris embarque chez les trafiquants d’essence qui, au péril de leur vie, traversent la frontière entre le Cameroun et le Tchad, avant de passer par les égouts pour entrer en ville. Afin d’obtenir les 700 000 francs CFA nécessaires pour les médicaments, il détourne quelques bidons. Haroun dépeint une société dans laquelle il faut trahir pour rester humain. Et derrière les grands principes se cache toujours l’hypocrisie. Comme les malfrats qui forcent Grigris à jurer sur le Coran qu’il n’a pas volé la marchandise.
 
Une perruque afro pour cacher la « tâche »

Comme les choses ne s’arrangent pas, les deux amoureux sont obligés de fuir la ville. C’est dans le village de son enfance que Mimi peut enfin devenir « une femme comme les autres ». Fini la perruque afro pour cacher la « tâche » du métissage, son père inconnu d’origine française. Et Grigris aussi arrive enfin se mettre véritablement sur ses deux pieds.

Mahamat-Saleh Haroun nous offre des vues rares d’un pays inconnu : une traversée des rues et de l’univers nocturne de la capitale, le vivre ensemble en ville et dans les villages. Comme Grigris qui fait apparaître le nouveau visage de Mimi (Anaïs Monory) dans son laboratoire photo, Haroun, avec sa caméra, rend visible les souterrains de la société tchadienne, la profondeur des visages et des paysages : des marginaux jusqu’à la solidarité des femmes au village qui savent garder un secret mortel. Parfois trop construite, la mise en scène peine à convaincre. Reste l’essentiel : l’histoire, les images et un danseur hors norme (Souleymane Démé), prêt à se cogner la tête et à manger le feu pour donner chair à la vie.