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Un regard rétrospectif sur les vingt dernières années et les quatre précédents scrutins présidentiels permet de tordre le cou à quelques clichés distillés à grand bruit en marge des récents soubresauts politiques survenus dans ce grand pays sahélien qui va de nouveau aux urnes le 28 juillet.

Quelque 7 millions d’électeurs maliens doivent donc se rendre aux urnes le 28 juillet (et, en cas de second tour, le 11 août) pour désigner le troisième président de la IIIe République, les deux premiers étant Alpha Oumar Konaré (1992-2002) et Amadou Toumani Touré (ATT, 2002-2012). Ils auront l’embarras du choix : vingt-sept candidats, au rang desquels une femme, Aichata Haidara Cissé, députée de Bourem (dans le nord). A titre de comparaison, ils étaient huit (dont une femme) au premier tour en 2007, vingt-quatre en 2002, seulement deux en 1997, et quatorze lors du premier scrutin pluraliste, en avril 1992.

A l’examen, ces chiffres ne doivent rien au hasard. Lorsque le jeu électoral est ouvert, que le président en fonction ne brigue pas sa propre succession (la Constitution limite à deux le nombre de mandats), on se bouscule au portillon. Ce fut le cas en 1992 et, dix ans plus tard, en 2002, au terme des deux quinquennats constitutionnels d’Alpha Oumar Konaré. C’est aussi le cas aujourd’hui, le chef de l’Etat par intérim, Dioncounda Traoré, étant dans un rôle d’arbitre.

A contrario, lorsque le sortant est en lice ou lorsque les gens ont le sentiment que les jeux sont pipés, c’est pratiquement le désert. Ils n’étaient que deux en 1997, l’opposition ayant choisi de bouder les urnes, facilitant la tâche à un Konaré qui s’est facilement débarrassé, avec un score nord-coréen (84,36%), d’un adversaire sympathique et pour le moins anecdotique, Mamadou Maribatrou Diaby, éleveur de crocodiles et, accessoirement, amuseur public, aujourd’hui décédé. Et ils n’étaient « que » huit en 2007. Résultat des courses : là aussi, ATT a été réélu au premier tour de scrutin à plus de 71,20 % des suffrages exprimés pour un second et ultime mandat.

En vingt-et-un ans de pluralisme politique, et quatre scrutins présidentiels plus tard, les Maliens auront désigné leur premier magistrat à deux reprises au premier tour de scrutin et deux autres fois au second. Faute d’adversaires de poids, Konaré a – on l’a dit - été reconduit dans ses fonctions en 1997 avec le score plébiscitaire indiqué plus haut. En 2007, face à des adversaires divisés, ATT l’emporta tout aussi facilement au premier tour avec 71,20%, loin, très loin devant Ibrahim Boubacar Keita, dit IBK, (19,15%) et six autres prétendants.

A deux reprises donc, 1992 et 2002, il a fallu passer par l’épreuve ultime pour départager les deux candidats arrivés en tête au premier tour. En 1992, Alpha Oumar Konaré, le candidat de l’Alliance pour la Démocratie au Mali (Adéma), l’emporta finalement avec plus de 69% des suffrages exprimés face à Mamadou Tiéoulé Konaté, de l’Union Soudanaise-Rassemblement Démocratique Africain (US-RDA). Et, en 2002, ATT eut le dernier mot face à Soumaïla Cissé, la grande révélation de la campagne.

Pléthore de candidatures

S’achemine-t-on cette fois-ci vers le même schéma ? Difficile de trancher, tant de nombreuses inconnues font du scrutin du 28 juillet un rendez-vous inédit. Le putsch du 22 mars 2012 qui a conduit à la chute d’ATT quelques semaines avant le terme constitutionnel de son second (et dernier) mandat, la guerre dans le septentrion et la crise de confiance qui en a découlé auront-ils un impact sur le déroulement de la consultation et le comportement des électeurs ? Oui, à n’en pas douter. En tout cas, si nul n’obtient la majorité absolue le 28 juillet, un second tour sera organisé le 11 août pour départager les deux candidats arrivés en tête.

Au-delà de la pléthore de candidatures, quatre personnalités de premier plan devraient, de l’avis général, émerger du lot au soir du premier tour. Il s’agit, sans ordre de préséance, d’Ibrahim Boubacar Keita, Soumaïla Cissé, Dramane Dembelé, et Modibo Sidibé.

Les deux premiers sont pratiquement des habitués de ce rendez-vous quinquennal : IBK a déjà brigué la magistrature suprême en 2002 et 2007, Soumaila Cissé, en 2002. Les deux derniers font leurs premières armes dans ce type de compétition. Inspecteur général de police, ancien Premier ministre, Modibo Sidibé brigue le fauteuil du palais de Koulouba à la tête des Forces Alternatives pour le Renouveau et l’Émergence (FARE) et d’une kyrielle de clubs et associations. Dembélé va à la bataille, pour sa part, auréolé de l’investiture surprise de l’Adéma, considérée comme le parti le plus représentatif dans ce pays sahélien grand comme le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, la Guinée et le Sénégal réunis.

Même affaiblie par de récentes désertions dans ses rangs, l’Adéma aligne, à elle seule, 56 députés sur les 147 qui siègent à l’Assemblée nationale, 3 500 conseillers nationaux sur un total de 10 500, 6 présidences de conseils régionaux (sur 8) et 237 mairies. Autant dire qu’il faudra compter avec ce consultant minier de 46 ans (il est né le 8 avril 1967 à Ségou) inconnu il y a peu du grand public, mais dont l’irruption sous les feux de la rampe ne doit rien au hasard.

En prélude à sa troisième campagne présidentielle, après les tentatives infructueuses de 2002 et 2007, IBK, 69 ans le 25 janvier prochain, est persuadé que son heure a sonné. Il a su profiter de ses bonnes relations avec le chef de la junte, le capitaine Amadou Haya Sanogo, pour consolider ses positions, parfaire une image d’homme providentiel, seul à même de rassurer la communauté internationale, redresser une économie moribonde et relancer la machine. Il a pour lui l’avantage d’avoir été Premier ministre, président de l’Assemblée nationale et d’avoir su rallier à sa cause des personnalités venues d’horizons différents, des hommes d’affaires influents, des associations hétéroclites de femmes, de jeunes, des notables et de chefs religieux.

IBK peut également compter, à l’extérieur du Mali, sur de puissants parrains, séduits par l’intelligence et l’aplomb de ce bon vivant ou intéressés par sa propension à renvoyer l’ascenseur. Encore faudrait-il qu’il arrive à se défaire d’un vieux routier et homme de dossier qu’est Soumaïla Cissé, sans doute l’un de ses adversaires les plus redoutables avec Dramane Dembélé, le candidat de l’Adéma. « Il a tout intérêt à emporter la mise dès le 28 juillet, sinon il risque de se retrouver au second tour face à une coalition du tout-sauf-IBK et laisser des plumes dans l’aventure », analyse au téléphone un des amis de l’ancien Premier ministre.

Issus, à l’origine, du même parti, l’Adéma, IBK et Soumaïla Cissé sont, il est vrai, dans ce qu’on appelle, à Bamako, la « logique de Bougouni examen », laquelle se résume à peu près à ceci : « si mon fils ne réussit pas au baccalauréat, je souhaite qu’il en soit de même pour ton fils ». Autrement dit, à l’heure de vérité, l’un n’appellera pas à voter pour l’autre. Et vice-versa.

Le taux de participation, un enjeu majeur

Mais, au-delà des scores respectifs qu’obtiendront les 27 prétendants, un chiffre retiendra l’attention : le taux de participation. Il est en général très faible, mais certainement pas à cause de l’hostilité supposée du désert saharien ou de l’étendue du territoire national, le Niger voisin, dont la configuration géographique et la superficie sont semblables à celles du Mali, affichant, d’un scrutin à l’autre, des taux de participations pour le moins impressionnants. Au Mali, les chiffres sont suffisamment évocateurs. Le 12 avril 1992, date du premier tour de la première élection démocratique, le taux de participation était juste de 23,59%. Il chutera même deux semaines plus tard à 20,87%, lors du duel final Konaré-Konaté.

Lors de la présidentielle qui suivra, en 1997, (boycottée pour « insuffisance de préparation » par l’opposition), Konaré, réélu dès le premier tour, n’a pas de quoi pavoiser, avec un taux de participation de 29,20%. Cinq ans plus tard, en 2002, le taux est de 38,31% au premier tour et 29,37% au second. Enfin, en 2007, il atteint - fait inédit - 36,24% lors de l’unique tour de scrutin. « Même au lendemain de l’indépendance, les partis avaient du mal à mobiliser au-delà de 30% des électeurs, explique depuis Bamako Birama Konaré, le directeur de l’agence Binthily Communication. L’exercice lui-même a de quoi intimider. Se déplacer au bureau de vote, aller dans l’isoloir, choisir son favori, introduire l’enveloppe dans l’urne… Ça paraît banal, mais ce n’est pas évident pour tout le monde. » Le fils de l’ancien président de la République qui se refuse de prendre parti poursuit : « Par ailleurs, de plus en plus de jeunes sont persuadés que les jeux sont pipés, que les résultats sont connus d’avance et qu’il ne sert à rien d’aller aux urnes. J’espère que nous franchirons cette année la barre des 50%. Avec les derniers événements, la population semble avoir pris conscience de l’importance du bulletin de vote. Et l’Etat et ses partenaires admettent plus facilement qu’il ne suffit pas de demander aux gens d’aller voter. Il faut leur démontrer que leur choix peut faire la différence et qu’il aura un impact sur leur vie. Il y a vingt ans, il y avait 5 000 bureaux de vote. Nous en avons aujourd’hui cinq fois plus. Je suis donc optimiste… »

Enfin, contrairement à une idée reçue, le taux de participation est nettement plus élevé au nord du Mali que dans les grandes agglomérations du sud. Autrement dit, de 1992 à 2007, on a plus et mieux voté aux présidentielles et aux législatives à Goundam, Ménaka, Kidal et Gao qu’à Ségou, Sikasso et, surtout, Bamako, alors même que la frange septentrionale a de tout temps été secouée par des revendications schismatiques. Certains ont mis ces scores élevés du nord sur le compte des bureaux de vote itinérants mis en place pour aller à la rencontre des nomades. Mais ce système a été supprimé après les élections de 2002, sans que, pour autant, les scores du septentrion ne chute. Une belle manière pour les natifs de Kidal, de Gao et de Tombouctou de montrer à ceux qui en doutent que leur place est et reste dans l’entité malienne, et pas dans une fantomatique « République de l’Azawad ».


Le Mali indépendant en trois Républiques

  • Ière République : Modibo Kéita (1960-1968)
  • IIème République : Moussa Traoré (1968-1991)
  • IIIème République : Alpha Oumar Konaré (1992-2002) ; Amadou Toumani Touré (2002-2012)
     

 

Nous avons délibérément pris le parti de ne mentionner que les sites web « officiels » des candidats.

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