Mali : de la campagne agricole à la campagne électorale

Avec une meilleure gestion des ressources en eau, et le développement de micro-projets d'irrigation, le Mali pourrait gagner en sécurité alimentaire.
© ACF/Lucille Grojean

Avec près de 67% de la population vivant en zone rurale, et 40% du PIB provenant du secteur, les candidats à la présidentielle ont naturellement inscrit les préoccupations du monde agricole au cœur de leurs programmes, même si le volet politique et sécuritaire passe encore largement devant. Tous les candidats, ou presque, rivalisent de promesses électorales généreuses pour développer le secteur, créer des emplois, et assurer la souveraineté alimentaire.

La double crise politique et sécuritaire au Mali a énormément fait souffrir l’économie du pays, qui a enregistré une croissance négative de -1,5% de son PIB en 2012 et la pauvreté a de nouveau augmenté. Mais la bonne tenue de son secteur primaire (+ 8,1%) a permis au Mali de garder la tête hors de l’eau, et l’agriculture y a contribué largement.

« Lorsque la crise a éclaté, le Premier ministre de la Transition a pris d'assez bonnes dispositions, explique Fousseynou Diabate, chargé de programme d'Oxfam au Mali. La campagne agricole 2012-2013, a été assez bien organisée, avec une aide à la fourniture d'intrants [engrais et semences hybrides, ndlr]. Cela a eu un impact positif. » En 2012, les exportations de coton ont même connu un bond spectaculaire de 136,4 %, et d’une manière générale, la production céréalière a également augmenté. Même si ces résultats sont à rapporter à une année médiocre en 2011.

Des résultats en trompe l'œil

Pour Franck Vannetelle, responsable d'Action contre la Faim au Mali, ces résultats sont en trompe l’œil, et la crise sécuritaire au Nord a tout de même eu des conséquences importantes sur les populations. « On parle de 300 000 personnes qui sont parties et n'ont donc pas pu semer leurs champs », ce qui risque de compromettre les prochaines récoltes. L'élevage, également, a été très affecté dans la région, et la crise a fragilisé encore plus les ménages « qui ont dû adopter des stratégies d'urgence, comme la vente de leur bétail ». De fait, la crise n'a fait qu'exacerber des problématiques structurelles de l'agriculture malienne, auxquelles le futur président devra s'attaquer, pour renforcer la sécurité alimentaire des populations.

Le sujet est donc sensible, et porteur, en pleine période électorale. Au ministère de l'Agriculture, on s'en est vite rendu compte, et toutes les préoccupations ont été prises pour éviter la récupération. Lors du lancement de la « campagne agricole 2013-2014 », le 15 juin dernier, le ministre de l'Agriculture, Baba Berthé, a bien pris soin de prévenir l'ensemble de ses agents. « Je n'ai pas de candidat, avait-il alors affirmé. Si nous abandonnons la campagne agricole au profit de la campagne électorale, la première sera vouée à l'échec. »

Promesses de campagne

Tous les candidats, ou presque, intègrent de fait la modernisation du secteur dans leurs programmes. Ainsi l’agriculture et l’agro-industrie sont-ils deux des cinq domaines clefs dans lequel veut investir un des favoris du scrutin, Ibrahim Boubacar Keita « IBK » pour réaliser son programme. Autre poids lourd de la présidentielle, Modibo Sidibé, ancien Premier ministre, propose quant à lui un « Pacte national pour l'emploi rural », avec à la clef l'aménagement de 1 500 ha sur près de 35 sites dans la région de Kayes, ce qui permettrait la création de 15 000 emplois directs, et « d'assurer la souveraineté alimentaire de plus de 250 000 personnes. ».

Dramane Dembélé a, quant à lui, choisi de lancer sa campagne à Sikasso, dans le Kénédougou (sud du Mali), une des régions les plus agricoles, et donc des plus courtisées par les candidats. Il souhaite voir se développer une « production moderne productive, pour atteindre l'autosuffisance alimentaire », et s’engage notamment à créer dans chaque région un centre agro-business, ainsi qu'une société de service agricole et d’élevage.

Formation

Mais pour Fousseynou Diabate d'Oxfam, « ce ne sont que des discours très vagues, sans aucun budget » Il regrette qu'aucun candidat n'aborde précisément la thématique de la formation des acteurs du secteur, qui est selon lui un élément essentiel du développement de « petites et moyennes entreprises agricoles plus efficaces ». Il relève toutefois que l'ex-Premier ministre de la Transition, Cheick Modibo Diarra met l’accent sur « le choix des semences, l'utilisation judicieuse des engrais, et troisièmement, petit à petit, et selon les moyens de l'Etat, [la possibilité] d'amener la mécanisation ».

Cheick Modibo Diarra propose notamment d’importer d'Afrique du Sud une semence de maïs capable de produire de 10 à 12 tonnes [contre 5 à 8 pour les espèces actuellement produites, ndlr] à l'hectare, une semence qu'il aurait lui-même expérimenté. Mais Fousseynou Diabate reste néanmoins dubitatif sur ce point : « Il a dit qu’il avait fait des essais, explique le responsable d'Oxfam, mais à ma connaissance, aucun producteur n’est au courant de ce à quoi cela correspond ».

Recherche agronomique

Franck Vannetelle, qui travaille au Mali en collaboration avec un centre de recherche agronomique sur le développement d'espèces plus résistantes, est également très circonspect. « Avant de commencer à importer de nouvelles semences, il faudrait voir comment mieux exploiter ce qui existe au niveau local (…), travailler avec du matériel végétal plus adapté, diversifier les ressources agricoles. » Le Mali a un potentiel assez intéressant, estime-t-il, citant notamment « la mangue malienne, un secteur à développer ». Le pays pourrait d'ailleurs s'inspirer voisin ivoirien, plus efficace dans sa capacité à exporter sa production. Il faut aussi selon lui créer des micro-programmes d'irrigation pour pallier aux périodes de sécheresses de plus en plus récurrentes.

Le responsable d'ACF avoue ne prêter qu'une oreille distraite à toutes les propositions provenant de la multitude de candidats. « Nous y verrons plus clair dans l'entre-deux tours », lâche-t-il. Selon lui, la première chose à faire, « avant de se lancer dans des projets pharaoniques » serait néanmoins de « mettre tous les acteurs (services étatiques, instituts de recherche, organisations internationales, etc.) autour d'une table, afin de faire une évaluation de l'ensemble du secteur, et d'adapter les expériences qui ont marché - dans la vallée de Kayes par exemple – aux autres communautés. »

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