Vincent Baudriller: «Les artistes africains ont pris une place»


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Le 67e Festival d’Avignon sera officiellement clôturé ce vendredi 26 juillet, mais les deux codirecteurs ont déjà dressé ce mercredi le bilan de leur dixième et dernière année à la tête du plus grand rendez-vous théâtral en Europe : un taux de fréquentation de 95 pour cent avec 128 000 billets vendus. L’édition 2013 était résolument tournée vers l’Afrique avec le premier artiste africain associé dans l’histoire du Festival. « Une étape importante » souligne le codirecteur Vincent Baudriller qui parle d’« un festival au-delà du territoire d’origine ». Entretien.

L’édition 2013 était marquée par l’ouverture vers l’Afrique. Le chorégraphe Qudus Onikeku avait parlé du fait « qu’on est en train d’entrer dans un autre cycle ». Au début du festival, vous avez confié qu’ « il y a une émergence de quelque chose de nouveau ». Cette émergence avait-elle eu lieu ?

Oui, par le fait qu’on a entendu à Avignon des paroles singulières, nouvelles, des formes nouvelles qui prennent les paroles sur le temps d’aujourd’hui, sur le monde d’aujourd’hui, avec des artistes qui travaillent dans des grandes villes en Afrique. Ces paroles étaient jusqu’ici peu entendues sur les grandes scènes de France. Je crois qu’il s'est passé quelque chose de très fort. Parfois, cela a provoqué de l’étonnement, de l’incompréhension, parce que le public occidental n’a pas forcément tous les codes, mais c’était l’un des enjeux : comment peut-on essayer de penser le monde depuis ailleurs que la France. Comment peut-on se nourrir de codes un peu différents. Cette question-là, d’écouter l’autre, cette altérité était au cœur de cette édition.

Avec son prix Nobel de littérature en 1986, Wole Soyinka avait ancré la littérature africaine dans la conscience occidentale. En 1989, le Centre Pompidou avait réussi la même chose avec les arts non occidentaux lors de l’exposition Les Magiciens de la terre. En 2013, le Festival d’Avignon a-t-il fait entrer, d’égal à égal, l’art vivant africain dans la conscience occidentale ?

En tout cas, il y a contribué. Ce qui est très important, il s’agit d’un art contemporain d’artistes d’aujourd’hui qui ont une parole sur aujourd’hui, qui inventent des formes d’aujourd’hui. Tout cela est nourri par l’expérience des territoires où ils travaillent, mais aussi par leur expérience du monde qu’ils ont eue en voyageant et en jouant aussi à l’étranger. Tout cela provoque une parole singulière. Ces artistes sont vraiment des citoyens du monde, des artistes du monde qui ont toute leur place ici à Avignon sans que ce soit dans une catégorie ou une autre. Ce n’était pas un festival sur l’Afrique. C’était un festival ouvert sur le monde dans lequel il y avait beaucoup de paroles qui sont nées dans ce continent-là, mais ce n’était pas du tout limité à ce continent. C’était peut-être cela qui était nouveau pour beaucoup de ces artistes. Ils étaient ici comme des artistes à part entière, au-delà de leur territoire d’origine.

Le festival était composé d’artistes africains et européens, souvent dans la même troupe, qui questionnaient tous les deux des sujets africains et universels, comme Rimini Protokoll à Lagos, Gintersdorfer et Klassen à Abidjan… On a pu assister aussi à des lectures d’auteurs africains, par exemple des textes de Sony Labou Tansi, qui avait fortement influencé Dieudonné Niangouna, l’artiste associé de cette année. Peut-on dire que cette édition a rendu visible des courants et créé de nouveaux réseaux artistiques ?

Le festival y a contribué. Il y avait des paroles, des œuvres qui venaient d’artistes qui travaillent en Afrique. Il y avait des œuvres d’artistes qui travaillent entre l’Europe et l’Afrique. On a abordé des questions urgentes sur la politique, l’histoire, sur comment construire aujourd’hui, comment penser le monde de demain ? Ces paroles avaient un écho important. Ces artistes ont eu une très grande visibilité, parce qu’Avignon n’est pas seulement un festival de théâtre en France. C’est l’un des festivals les plus importants au monde, avec des directeurs de théâtres et de festivals du monde entier. C’était aussi intéressant de voir comment ces œuvres ont été reçues. La perception était très différente selon l’origine des spectateurs ou des critiques. Je prends l’exemple de Shéda de Dieudonné Niangouna. Les critiques et professionnels du théâtre germanique, de l’Allemagne ou de l’Autriche, étaient beaucoup plus à l’aise avec le chaos organisé de Dieudonné Niangouna sur le plateau que beaucoup de critiques, de journalistes ou de professionnels français.

Dans "Au delà", le chorégraphe congolais DeLaVallet Bidiefono tutoie la mort. Au Festival d'Avignon, du 19 au 25 juillet, au Cloître des Célestins. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon


Certaines voix critiquaient également le fait que la venue des artistes africains et en particulier du spectacle Shéda de Dieudonné Niangouna était sponsorisée par Total, une entreprise qui a hérité le lourd passé d’Elf en Afrique. Solliciter un sponsoring auprès de Total pour un spectacle critique envers la société, est-ce que c’est pour vous un paradoxe artistique?

La Fondation Total est une des fondations importantes dans le monde de l’art. Il n’y a pas de politique publique de soutien à la culture au Congo. Il y a encore très peu de théâtres français qui osent soutenir un artiste aussi puissant que Dieudonné Niangouna. Dans ce cas, c’est l’entreprise de Total au Congo qui a aidé un artiste congolais et sa compagnie congolaise à créer un spectacle. Le mécénat existe en France et dans le monde. Là c’est une entreprise qui travaille au Congo et qui a aidé un artiste congolais de venir ici. Sans cela, Dieudonné Niangouna n’aurait pas pu s’exprimer aussi librement, avec autant d’ambition au Festival d’Avignon avec sa parole qui est si importante.

C’était votre dixième et dernière édition au Festival d’Avignon. Partez-vous avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose ?

Cette année est une année importante qui dépasse le Festival d’Avignon. Vous avez mentionné quelques grands rendez-vous où les artistes africains contemporains ont pris une place dans le monde de l’art en tant qu’artistes et effectivement non pas en tant qu’artistes africains. J’ai fait très attention dans ce festival qu’on évite d’enfermer ces artistes dans leur identité. Je crois que c’est une étape importante sur comment peut-on regarder le monde depuis des perspectives différentes et comment ces artistes-là font partie du monde dans lequel nous vivons.

 

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