Le Festival d’Avignon 2013 est fini, le mouvement continue


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Le bilan ? Un grand merci aux artistes et aux deux codirecteurs qui s’en vont, après dix ans qui ont fait entrer le Festival d’Avignon au 21e siècle. Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont ouvert la voie à un théâtre nourri des autres disciplines artistiques et, en 2013, nourri d’un autre continent. Cette année, ils ont fait entrer les univers précieux du premier artiste africain associé, Dieudonné Niangouna, et d’autres artistes venus d’Afrique. Ils continueront de nourrir et ouvrir la création théâtrale contemporaine.

Dans le petit théâtre Benoît-XII, Qudus Onikeku avait donné une réponse magistrale à tous ceux qui affirmaient les dix dernières années que le Festival d’Avignon était trop postmoderne. Le chorégraphe nigérian expliquait tout simplement le moteur de ses créations, la nature de sa culture traditionnelle yoruba. « Chez nous, il n’y a pas de danse sans musique, il n’y a pas de musique sans théâtre, il n’y a pas de théâtre sans danse. Tous les trois sont ensemble. Et c’est le tout ensemble qui m’intéresse beaucoup plus que l’unité ».

Sa chorégraphie théâtrale Qaddish traverse les cultures et les temps. Elle est à la fois très contemporaine avec ses mouvements physiques et souvent saccadés issus de nombreux domaines artistiques, et très fidèle à la tradition, avec ce sage qui nous raconte l’histoire en traversant la scène. Qaddish illustre à merveille ce que les artistes africains invités ont donné à Avignon à la création théâtrale sous forme d’énergie et de pouvoir d’imagination. Avec des outils contemporains, Qudus Onikeku transperce les corps et les temps pour accéder au pouvoir et à l’énergie du passé et de la tradition.

Le résultat est là

Tous les artistes africains présents à Avignon avaient le même souhait, que Faustin Linyekula, le chorégraphe congolais de Drums and Digging, formulait ainsi : « J’espère que ce coup de projecteur pourra permettre que cela devienne banal, que cela devienne normal que les artistes africains soient là. » L’artiste associé Dieudonné Niangouna comparait même le destin des artistes africains à celui du football africain au niveau mondial. « Le footballeur africain est encore un produit voué à l’importation, mais il n’y a  pas d’entraineur africain, il n’y a pas d’équipe africaine. Nous ne sommes que des joueurs intéressants. Pendant longtemps, le théâtre en Afrique était cela. On avait des bons comédiens comme Sotigui Kouyaté, mais on n’avait pas de metteur en scène qui existait dans ce genre de festivals et qui faisait montre de son savoir-faire ou de ses questions ou de sa manière de faire du théâtre. »

Aujourd’hui, après trois semaines de Festival, le résultat est là. Ce n’est pas un nom d’un artiste africain qu’on retient de l’édition 2013, mais une grande ouverture de la création théâtrale. Le Festival a considéré les artistes africains comme des artistes à part entière et a fait massivement entrer leur créativité sur la scène internationale. Un geste fort, peut-être comparable avec l’influence du prix Nobel de Wole Soyinka en 1986 pour la littérature africaine ou l’exposition Les Magiciens de la terre en 1989 au Centre Pompidou pour les arts non occidentaux.

Shéda, le point zéro du festival

Deux jours avant la fin du Festival, dans un discours trempé d’une profonde émotion, Dieudonné Niangouna avait dressé son bilan ainsi : « Je viens de très très loin, et de là d’où je viens, il n’est toujours pas évident que, un jour, on puisse se retrouver là. Là, pas là en France, pas là uniquement dans la ville d’Avignon, mais là, dans ce type de rendez-vous, dans ce type de rencontre. (…) Le plus fort et le plus beau, c’était que vous soyez là, même quand vous n’arrivez pas à comprendre, mais que vous entendez simplement cette déchirure du monde qui vient de cet endroit-là (…) Cette chose qui vient de loin n’a pas encore fini à arriver à cet endroit-là. »

"Shéda", une pièce de Dieudonné Niangouna dans la Carrière de Boulbon au Festival d'Avignon 2013. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon


L’enjeu principal était de construire quelque chose ensemble, au-delà de la personne extraordinaire de Niangouna, au-delà de l’origine et du territoire. Une ouverture vers le monde et vers l’Afrique qui ne se résume pas à la présence des artistes africains. Et curieusement, c’était sa création Shéda, considérée par beaucoup de critiques comme un échec, qui a réussi le mieux à nommer le point de départ du monde actuel. Son lieu nommé Kakouma (« Nulle part ») a marqué le point zéro qui, dorénavant, servira pour mesurer le chemin parcouru de toute cette création théâtrale issue de ce festival et très probablement bien au-delà !

Au Festival d’Avignon 2013, l’avenir s’est écrit ensemble et souvent en pluriel. Les personnages dans Shéda, de couleur de peau et d’origines très différentes, venaient tous de quelque part avant d’atterrir dans ce « Nulle part » qui les a obligés à inventer leurs futurs. Le décor impressionnant et foutraque qui habitait la Carrière de Boulbon n’était pas emprunté pour évoquer un ailleurs, mais pour partager l’avenir à nous tous qui a déjà commencé ici et maintenant. Une expérience universelle à partir d’histoires, de passés et d’univers différents.

Changer le regard sur les « zoos humains »

Dans son théâtre ambulatoire Exhibit B., le Sud-Africain Brett Bailey avait repris le principe des « zoos humains » avec une mise en scène des êtres vivants pour exposer le passé douloureux du colonialisme jusqu’à la réalité cruelle des expulsions d’aujourd’hui. Le questionnement n’était pas nouveau. Après un livre publié en 2001, l’exposition Exhibitions, l’invention du sauvage, s’est déjà demandé en 2011 comment peut-on guérir les séquelles de ces « zoos humains » qui perdurent dans notre inconscient. Et pourtant, avec Brett Bailey, un Sud-Africain, de surcroit blanc et né pendant l’apartheid, la question de la décolonisation du regard a encore une fois changé.

Dans Hate Radio, le théâtre réel du réalisateur suisse Milo Rau avait entrepris un voyage au Rwanda. Le Suisse-Allemand qui avait grandi avec l’histoire de la Shoa, expliquait que l’étude du génocide rwandais en 1994 lui permettait de comprendre le fonctionnement d’un discours génocidaire et raciste d’aujourd’hui.

"Exhibit B", une pièce de Brett Bailey. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Shéda, un spectacle Total

Le Festival avait aussi le mérite d’avoir déclenché des questions d’ordre économique. Comment se fait-il que l’homme de théâtre le plus en vue de l’Afrique et le plus critique envers notre société se fasse subventionner par Total, avec son lourd héritage d’Elf ? Vincent Baudriller, le codirecteur du Festival, explique qu’il n’y avait personne d’autre qui voulait soutenir financièrement le spectacle et la venue des artistes africains. La réponse de Dieudonné Niangouna, publiée dans la revue mouvement, va beaucoup plus loin : « Je n’ai eu aucune hésitation à leur demander de l’argent. On ne fait pas un spectacle avec des cacahouètes, ni avec sa bonne foi. (...) Je demande de l’argent à Total comme je demande de l’argent à l’Institut français. Il faut arrêter de jouer à la mémoire courte. Que sont les massacres de Elf par rapport aux massacres de la France en Afrique. Personne ne me pose la question quand je demande de l’argent à l’Institut français. » Autre exemple possible : que représentent les 100 000 euros réclamés pour Shéda en comparaison avec les 98,5 millions d’euros qui étaient nécessaires pour l’inauguration du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre, largement sponsorisé par des pays peu démocratiques pratiquant la charia ?

Sans la présence d’un Dieudonné Niangouna, aurait-on parlé des origines congolaises par sa mère de Stanislas Nordey, l’autre artiste associé de cette édition ? D’ailleurs qui était le plus « africain » des deux ? Celui qui se réclame autant de Jean Genet, Peter Brook, Heiner Mueller et Koltès que de Sony Labou Tansi, lu au Festival par le comédien Nicolas Bouchaud ? Ou celui qui donnait une confiance totale aux mots prononcés au « village » de Peter Handke à la Cour d’honneur ?

On aura compris, ce nouveau cycle de croisements et d’ouvertures artistiques entamé au Festival d’Avignon ne vient que commencer… 

 

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