Antoine Bouillon : «Il a fallu le combat des associations de lutte contre l’apartheid pour amener les Etats à dénoncer le régime»


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Antoine Bouillon a longtemps présidé le Mouvement anti-apartheid en France. Avec beaucoup d’autres militants à travers le monde, notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, il a participé à la vaste campagne visant à pousser les gouvernements occidentaux à rompre avec le régime d’apartheid, ce que la plupart d’entre eux n’ont fait que tardivement dans les années 1980. Socio-anthropologue, spécialiste de l’Afrique du Sud, il revient sur les ambiguïtés de la « communauté internationale », alors que Nelson Mandela était encore emprisonné.

RFI : Dans la belle communion actuelle autour de l’état de santé de Nelson Mandela, on a le sentiment que tout le monde a été naguère militant anti-apartheid…

Antoine Bouillon : (Rires). C’était, bien évidemment, loin d’être le cas. Lorsque, au début du Mouvement anti-apartheid, dans les années 1970, nous avions démarré une vaste campagne contre les oranges sud-africaines Outspan produites, dans des conditions proches de l’esclavage, par des travailleurs agricoles noirs, nous partions à peu près de zéro, en termes d’audience et d’opinion publique. Du côté des organisations syndicales et politiques, la situation était assez simple. Du fait des liens politiques existant entre le Parti communiste sud-africain d’une part, l’Internationale communiste et les pays du bloc de l’Est, de l’autre, le Parti communiste français (PCF) et la Confédération générale des travailleurs (CGT) étaient pratiquement les seuls en France à avoir une conscience claire de ce qui se passait en Afrique du Sud. Ils étaient les seuls à réagir de temps en temps, à inclure ce qui se passait en Afrique du Sud dans le cadre plus général de la lutte contre le racisme au niveau mondial. La gauche socialiste et l’extrême gauche étaient dans une quasi-ignorance de la situation et, a fortiori, ne faisaient rien pour dénoncer l’apartheid et obtenir des changements. C’était aussi simple que cela.

Autrement dit, les militants anti-apartheid étaient rares ?

Les dirigeants de droite qui se sont succédé à la tête de l’Etat n’ont pas en tout cas levé le petit doigt contre l’apartheid. Il faut se rappeler que l’Afrique du Sud était alors considérée comme un bastion du « Monde libre » qu’il fallait préserver à tout prix du communisme. Nous étions en pleine guerre froide et il en a été ainsi jusqu’à la chute du Mur de Berlin. La France, comme d’autres pays occidentaux, avait des intérêts économiques, dans les mines et l’industrie, en Afrique du Sud, et développait les investissements et les échanges dans tous les secteurs. Ses dirigeants successifs se contentaient de critiquer du bout des lèvres certains aspects trop visibles de l’apartheid, comme la discrimination sur les bancs publics, tout en donnant satisfecit sur le fond à un système correspondant, à les en croire, aux réalités de la population. On disait, avec du mépris dans la voix, que c’était une population composée de « tribus indigènes », avec, à sa tête, la minorité blanche, parce que c’était la seule capable de diriger le pays. Ce fut le discours de la droite française pendant des décennies.

Le changement est venu très lentement, et ça a commencé dans les années 1980 quand le régime d’apartheid lui-même a déclaré qu’il voulait se réformer, histoire de faire croire à une ouverture. A ce moment-là, on a commencé à entendre, curieusement à l’unisson et dans les mêmes termes que le régime sud-africain, quelques critiques timides de l’apartheid dans la bouche de certains responsables de la droite.

Mandela a longtemps été présenté comme un dangereux terroriste…

C’est vrai. Et il l’a été jusqu’à sa libération dans les cercles d’extrême droite. La droite classique, elle, tenait un discours de circonstance. Tantôt, Mandela était un terroriste, avec force références au fait qu’il dirigeait Umkhonto we Sizwe (fer de lance de la nation), la branche armée de l’ANC. Tantôt, c’était « l’allié », « le complice » ou « la marionnette » des communistes, donc extrêmement dangereux. Jacques Chirac traitait Mandela de « leader tribal xhosa », conformément à la vulgate tribaliste de l’apartheid et s’inquiétait des liens de l’ANC avec les communistes

Pourtant dans un ouvrage d’entretien avec Pierre Péan, Jacques Chirac affirme avoir soutenu et financé l’ANC…

C’est abracadabrantesque, pour reprendre un adjectif qu’il a rendu célèbre ! Dans cette affaire, il fait du roi Hassan II le trésorier de l’ANC, alors que chacun sait que le Maroc de l’époque était l’un des acteurs, avec quelques autres entités du continent africain, de la politique dite de « dialogue » avec l’Afrique du Sud raciste. Chirac affirme même avoir été proche de l’ANC depuis l’enfance. C’est à en mourir de rire… C’est oublier que le même Chirac affirmait, à l’époque de la libération de Mandela, que la France soutenait ce dernier et… Buthelezi, le chef de l’Inkhata Freedom Party (qu’il a reçu officiellement à plusieurs reprises). A l’époque, le régime sud-africain cherchait une astuce qui lui aurait permis de contrôler l’ANC et caressait l’espoir de mettre en place un triumvirat, avec De Klerk et Buthelezi prenant en sandwich Mandela. On voit que Monsieur Chirac était grandement influençable !

L’ANC a ouvert son premier bureau en France avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981. Quelle a été l’attitude générale de François Mitterrand à l’égard de l’ANC et de Mandela ?

Les choses ont changé du jour au lendemain, même s’il a fallu attendre le gouvernement de Laurent Fabius pour que des sanctions soient prises contre le régime sud-africain. En arrivant au pouvoir, Mitterrand a levé toute ambiguïté sur le problème sud-africain. Il était plus clair sur la condamnation de l’apartheid et la nécessité d’évoluer rapidement vers un système démocratique. Par quelles voies ? Il n’en savait sans doute rien, mais, dès son accession au pouvoir, la politique officielle fut celle d’un soutien à l’ANC, pas seulement mais particulièrement. Cela s’est d’ailleurs traduit symboliquement par l’autorisation accordée à l’ANC d’ouvrir un bureau à Paris, de même qu’à la SWAPO (South West African People’s Organisation, « Organisation du peuple du Sud-Ouest africain »), le mouvement qui combattait pour l’indépendance de la Namibie.

Jusqu’à la fin des années 1980, beaucoup de pays occidentaux entretenaient encore des liens étroits avec le régime de l’apartheid. Qui étaient donc ces alliés indéfectibles de Pretoria ?

L’ensemble du monde occidental approuvait la politique d’apartheid, même s’il pouvait y avoir ici ou là des fluctuations ou des nuances. A titre d’exemple, la politique américaine vis-à-vis du régime sud-africain sous Ronald Reagan ne fut pas la même que sous Jimmy Carter. Il a fallu le combat des associations de lutte contre l’apartheid pour amener les Etats à la dénonciation de l’apartheid. Ce n’était pas facile. On partait d’une situation de solidarité à tous points de vue entre ces pays et l’Afrique du Sud, qui occupait une position stratégique enviable. Cette solidarité existait en matière de renseignement international, d’armement, d’énergie, du nucléaire, des minerais stratégiques… Les liens entre les pays, leurs économies, leur diplomatie respective et leurs intérêts étaient fortement imbriqués. Il a fallu ainsi des années de pression pour que le Conseil de sécurité des Nations unies rende enfin l’embargo sur les armes du 7 août 1963 exécutoire et obligatoire – ce qui fut fait le 4 novembre 1977. Il fallut de nombreuses autres années pour que des pays comme la France, qui coopérait très activement avec le régime d’apartheid depuis les années soixante, dans les domaines militaire, énergétique et nucléaire, acceptent de s’y soumettre. Ce fut aussi le cas de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis et de bien d’autres.

Ce sont finalement des événements internes à l’Afrique du Sud qui ont progressivement poussé aux changements les plus notables…

Il y a eu les émeutes de Soweto, en 1976, puis, dans les années 1980, la formation du Front démocratique uni (United Democratic Front, UDF) pour que les choses commencent à bouger. L’ANC n’y était pas présente en tant que ANC, mais sous son ombrelle et sa tutelle, s’est mise en place une alliance extrêmement forte composée de centaines d’organisations et d’associations à travers tout le pays, dans tous les secteurs. Ces associations se sont unifiées pour mener de grandes campagnes de désobéissance aux règles de l’apartheid (plages ségréguées, etc.), exiger la libération de Nelson Mandela et de tous les autres prisonniers politiques, et l’instauration de la démocratie. Dans cet objectif, elles demandaient l’imposition de sanctions internationales contre le régime sud-africain. Il y eut ainsi une conjugaison des pressions de la part des syndicats, des églises, des sportifs, des politiciens, des gens de la culture et des médias, etc., pour inciter les pays occidentaux à prendre des sanctions. Même si elles sont restées trop limitées et trop symboliques, ces sanctions ont marqué les esprits, elles ont eu un impact considérable sur l’opinion internationale, avec les différentes campagnes d’opinion en faveur de la libération de Mandela, le méga-concert du 11 juin 1988 au stade de Wembley, à Londres, à l’occasion de son 70e anniversaire... La dynamique intérieure et les pressions internationales ont beaucoup pesé dans l’accélération de la fin du régime. Si on avait attendu les Etats, on en serait peut-être au point de départ !

Vous n’avez pas évoqué le cas des pays africains qui entretenaient l’ambiguïté quand ils ne soutenaient pas en catimini le régime d’apartheid…

A l’époque, beaucoup de pays de l’ex-domaine colonial français jouaient la carte de ce qu’ils appelaient « le dialogue », mais leur position n’était pas cohérente. C’était du cosmétique, une façon de se faire remarquer en invitant les Blancs d’Afrique du Sud à entamer le dialogue avec les Noirs. Cela procédait d’une forme étonnante de naïveté : croire benoîtement qu’on peut amener les tenants de l’apartheid à faire des concessions juste en le leur demandant.

Quels étaient ces pays « naïfs » ou manipulés ?

On peut citer la Côte d’Ivoire, qui a joué les leaders sur cette question – Houphouët-Boigny a reçu dès 1966 le Premier ministre Vorster - le Gabon d’Omar Bongo et le Zaïre de Mobutu. Ont fait chorus, selon les époques, le Rwanda, Madagascar, la Centrafrique, le Niger, le Maroc (qui usait d’armement sud-africain) et d’autres. Dans le prolongement de la théorie du « dialogue », une certaine bourgeoisie africaine s’est précipitée en Afrique du Sud dès que le régime a manifesté sa bonne volonté à leur égard pour travailler dans les bantoustans, par exemple, et dans l’objectif de tisser des liens commerciaux, professionnels, sportifs avec ce pays. Des médias de certains de ces pays, de même qu’en Occident, ont établi des liens de coopération avec des médias sud-africains qui étaient eux-mêmes instrumentalisés ou manipulés par le régime (cf. le scandale dit du « Muldergate »). Ces médias servaient de véhicule à la propagande du régime. Bien évidemment, les pays africains qui avaient des liens marqués avec le bloc communiste, comme l’Algérie, l’Égypte nassérienne, la Tanzanie, le Congo-Brazzaville et d’autres, étaient, eux, plus favorables à l’ANC, mais pas seulement. On peut citer ainsi le Sénégal, qui abritait des représentations de l’ANC et de la SWAPO, et le Nigeria, qui fut le premier à imposer des sanctions économiques à l’Afrique du Sud.

Nelson Mandela a été finalement libéré le 11 février 1990, après 27 ans de captivité, avant d’être porté à la tête de l’Etat en avril 1994, devenant le premier président démocratiquement élu d’Afrique du Sud. Quel regard rétrospectif portez-vous sur les deux dernières décennies ?

C’est un peu compliqué de répondre à une question aussi vaste. Tout au plus peut-on reconnaître que, sur le plan institutionnel, l’Afrique du Sud nouvelle a tenu le choc. Les institutions ont été à la hauteur des espoirs placés en elles. Même si certains aspects auraient mérité d’être améliorés, les institutions ont globalement tenu le coup. Tout comme le Congrès national africain (ANC) d’ailleurs, qui se sort plutôt bien du difficile exercice du pouvoir d’Etat. Il est vrai qu’on aborde maintenant une période charnière et que, de ce point de vue, d’autres légitimités pourraient émerger et être différentes de celles qui ont inspiré la lutte de libération. La situation sud-africaine est extrêmement complexe. Les gens font preuve d’une impatience justifiée car les choses tardent à se mettre en place et les problèmes de base – logement, éducation, santé, sécurité, redistribution des terres – demeurent tout simplement énormes. Mais il ne faut pas oublier que les structures de l’apartheid sont anciennes et enracinées depuis des décennies, voire des siècles pour certaines d’entre elles. Tout a été construit, toute l’infrastructure physique, légale et institutionnelle, depuis toujours pourrait-on dire, pour mettre en œuvre le système de ségrégation, domination et exploitation raciale. Les changements ne peuvent se faire qu’à la marge, surtout dans les centres urbains où se croisent les professionnels de toutes les couleurs, et pour le reste, il faut compter sur des générations pour qu’ils se réalisent. Et encore les mentalités sont-elles toujours imprégnées des considérations « raciales » et « racialistes ».

Thabo Mbeki et Jacob Zuma ont-ils été, selon vous, à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre des successeurs de Mandela ?

Pour eux, c’était une mission impossible dès le départ. Mandela est une personnalité exceptionnelle. Il était difficile à ses héritiers de bénéficier d’une légitimité de la même ampleur. Ils ont fait ce qu’ils pouvaient faire. Ils ont passé toutes ces années à travailler, à maintenir le cap et à inscrire leur action dans le sillage de Mandela. Les reproches qu’on peut leur faire sont essentiellement politiques et tiennent au fait majeur que le gouvernement applique une politique totalement « libérale ». Mais dans l’ensemble, ils ont réussi à maintenir leur légitimité au sein de l’opinion sud-africaine. La preuve en est qu’ils ont été tous les deux élus selon des procédures démocratiques.

En comparaison avec la Zanu-PF, le parti de Robert Mugabe au Zimbabwe, qui a aussi conduit une lutte de libération nationale contre un régime raciste, l’ANC s’en sort beaucoup mieux. Ses dirigeants ont évité d’instaurer en Afrique du Sud, comme ce fut le cas chez le voisin zimbabwéen, un régime de type nord-coréen. On est, à l’évidence, dans une configuration différente…

Tout à fait. Cela dit, il y eut un risque énorme, une période critique où l’Afrique du Sud aurait pu basculer. Son destin s’est joué vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, après une période sombre ponctuée de massacres de grande ampleur, d’assassinats en série dans les trains de banlieue, sans parler des centaines de milliers de gens déplacés d’une zone à l’autre à l’intérieur du pays et réfugiés « de l’intérieur ». L’Afrique du Sud aurait pu également basculer au moment des violences qui ont opposé l’ANC à l’Inkhata Freedom Party, de Mangosuthu Gatsha Buthelezi. A cette époque, il était avéré que l’Inkhata était en osmose avec la Renamo, le mouvement armé qui a fourni les commandos pour les massacres dans les trains, notamment, et qui cherchait à déstabiliser le Mozambique indépendant. A plusieurs reprises, on a donc été à deux doigts d’un désastre, d’une guerre civile telle qu’elle était activement recherchée par les forces, blanches ou noires, qui conspiraient contre tout avènement de la démocratie. Mais il y a une différence essentielle : la Zanu-PF a très vite viré au parti unique de facto, alors que l’ANC s’est gardé de tomber dans ce travers. Le rapport des forces, à la libération de Mandela en février 1990, était tel que l’ANC aurait pu instaurer un régime autoritaire. Mais, grâce à Mandela en particulier, l’orientation qui fut prise fut celle de la réconciliation et de la nation « arc-en-ciel ».

Une autre différence serait à mettre en relation avec la position respective des deux partis politiques sur l’épineuse question des terres. Au Zimbabwe, le phénomène est rural au point qu’on parle de « landless » (sans-terre), alors qu’en Afrique du Sud, il serait plutôt urbain et renverrait à des « homeless » (sans-abris)…

La question des terres est en effet très importante dans cette région. C’est l’un des points sur lesquels il y a eu le moins de progrès en Afrique du Sud depuis la fin de l’apartheid… La question de la restitution des terres aux personnes et aux communautés qui en ont été spoliées à un moment ou à un autre de l’histoire coloniale sud-africaine n’a toujours pas été réglée et n’est pas en passe de l’être. Cela dit, elle n’a pas le même impact qu’au Zimbabwe, sans doute à cause de l’importance du secteur minier, industriel et urbain en Afrique du Sud. Dans ce dernier pays, ce qui se passe dans le secteur rural a une portée moindre.

Avez-vous rencontré Nelson Mandela ? En quelles occasions et que vous êtes-vous dit ?

Je n’ai pas mis les pieds en Afrique du Sud tant qu’il y avait l’apartheid. Je ne l’ai donc rencontré qu’après sa libération, une première fois en 1993, en marge de la conférence internationale à laquelle l’ANC avait convié les organisations anti-apartheid ayant participé à la lutte dans le monde entier. Je l’ai revu une autre fois au cours de sa visite en France en 1996. J’ai organisé un petit déjeuner à son intention avec une vingtaine d’associations anti-apartheid. Nous étions tous terriblement impressionnés et pour nous détendre, j’ai eu envie de le faire rire. Pour lui parler de nos nouvelles initiatives en faveur de la « reconstruction » du pays, je lui ai lancé qu’en France, il est de coutume de dire qu’on n’a pas de pétrole, mais des idées. Ça l’a amusé ! Et on a pu parler de nos projets de coopération associative franco-sud-africaine.

Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous l’avez rencontré ?

Une extrême émotion, mais j’ai éprouvé la même émotion lorsque j’ai rencontré pour la première fois Desmond Tutu, Frank Chikane et tous ceux qui furent très impliqués dans la lutte contre l’apartheid et que j’ai eu la chance et l’honneur de connaître lorsqu’ils étaient en déplacement à l’extérieur de leur pays. Jusqu’en 1993, il était exclu que j’y aille. Chaque fois, j’ai ressenti la même émotion. On n’avait pas besoin de hurler à tue-tête « on a gagné ». On était les uns et les autres submergés de bonheur. C’est tout. On avait le sentiment d’avoir apporté notre petite contribution à quelque chose de bien. Dans le combat anti-apartheid, j’ai toujours été réticent face aux risques de culte de la personnalité. Je n’ai jamais demandé la libération de Mandela sans exiger d’un même souffle celle de tous les autres prisonniers politiques. Mais Mandela est et restera, pour moi, un homme d’une classe exceptionnelle. Dès qu’on a pu lire ses écrits ou l’entendre, on aboutissait à la conclusion suivante : que ce soit au début de son combat ou à sa sortie de prison, vingt-sept ans plus tard, il a toujours dit, exactement, avec les mots appropriés, ce qu’il fallait dire, et fait très exactement ce qu’il fallait faire, au service du droit, de la paix et de la cohabitation, avec beaucoup de classe, une force et une sérénité forçant le respect et dépassant le commun des mortels. L’avoir rencontré fut, pour moi, un moment de joie exceptionnel.

En dépit de la différence d’âge, de situation et de pays, peut-on croiser les destins de Nelson Mandela et de Barack Obama ?

Sur un plan symbolique, oui. Les deux pays sont différents et distants. Les Etats-Unis ne sont pas l’Afrique du Sud, et l’Afrique du Sud n’est pas les Etats-Unis. L’un, Obama, est jeune et au début de sa carrière politique. L’autre, Mandela, est quasiment au terme de sa vie. Mais tous les deux ont été, chacun dans sa sphère géographique, le premier président noir de l’histoire de leur pays, et pas n’importe lequel, l’Afrique du Sud et les Etats-Unis d’Amérique ! Finalement, l’Afrique du Sud et les Etats-Unis sont beaucoup plus proches qu’on ne le pense, vu de France. Il y a de fortes similitudes dans les modes de vie, des liens étroits entre les médias, des réseaux culturels et sportifs, des complicités en matière d’architecture, de culture, de design. Sur beaucoup de points, il y a une osmose entre les deux mondes. Les Sud-Africains sont en prise directe avec les débats idéologiques aux Etats-Unis, notamment sur ce qu’on appelle la « question raciale ».

Peut-on imaginer un jour un président blanc démocratiquement élu à la tête de la nouvelle Afrique du Sud ?

Comme ministres ou à des postes de responsabilité à la tête d’institutions symboliques, oui. Mais pas comme président de la République dans l’immédiat. Mais, à terme, ce n’est pas impensable. Il faudrait pour cela qu’émergent, dans la communauté blanche, des personnalités politiques d’envergure.

Propos recueillis par Christophe Champin et Francis Kpatindé