Tunisie: l'assassinat de Mohamed Brahmi fragilise encore davantage le pays

Mbarka Brahmi, la veuve de l'opposant politique assassiné, Mohamed Brahmi, lors de ses funérailles à Tunis, le 27 juillet 2013.
© REUTERS/Anis Mili

Jeudi 25 juillet 2013, la Tunisie a vécu son deuxième assassinat politique en à peine six mois avec l'agression armée du député de la gauche nationaliste Mohamed Brahmi après celle, dans les mêmes circonstances, de Chokri Belaïd en février. Depuis, le pays est plongé dans l'incertitude. La transition et la rédaction de la Constitution sont gelées par le retrait d'une soixantaine de députés de l'opposition qui demandent la démission du gouvernement à majorité et la dissolution de l'Assemblée constituante devant laquelle ils tiennent un sit-in permanent avec des milliers de manifestants, jusqu'à ce qu'ils obtiennent gain de cause. A Sidi Bouzid, après des échauffourées avec la police, les manifestants rassemblés devant la préfecture pour demander le départ d'Ennahda, ont été dispersés par des gaz lacrymogènes.

Tout a commencé jeudi 25 juillet, devant l’hôpital de l’Ariana près de Tunis. Ils sont déjà des milliers à la mi-journée. Les slogans sont presque tous dirigés contre les islamistes d’Ennahda et contre leur chef Rached Ghannouchi qualifié d’assassin. Des proches, des partisans, de simples citoyens, tous viennent d’apprendre l’assassinat du député Mohamed Brahmi, tué de 14 balles devant son domicile. Ce jour-là, dans l’hôpital, au milieu des cris de la foule, sa veuve, Mbarka Brahmi attend la dépouille de son époux. Elle aussi accuse immédiatement les islamistes au pouvoir : « Je vous félicite Ennahda et vos alliés de la Troïka! Une fois de plus, vous avez fait taire une voix libre et juste ! ». Le corps quitte l’hôpital accompagné par des milliers de personnes. Après ce deuxième meurtre politique en six mois, la plupart pensent déjà à la chute d’Ennahda.

Dès le lendemain, en conférence de presse le ministre de l’Intérieur met en cause une cellule salafiste jihadiste. Le même commando incriminé dans le meurtre de l’opposant Chokri Belaïd en février. Selon les autorités, c’est la même arme qui aurait servi pour tuer ces deux figures de la gauche tunisienne, mais l’annonce ne calme en rien la colère de l’opposition.

Samedi, c’est une marée humaine qui assiste aux obsèques de Mohamed Brahmi. Et après l’enterrement, beaucoup se dirigent vers l’Assemblée nationale pour demander sa dissolution. Parmi eux, certains députés qui annoncent geler immédiatement leurs activités.

« L’Assemblée a perdu sa légitimité dès que la première balle a touché Brahmi ! »

C’est le cas de Mohamed Ali Nasri, député du parti Nidaa Tounes, pour la ville de Gafsa dans le centre. Il témoigne : « Tout le monde a fait le déplacement du cimetière jusqu’ici pour protester pacifiquement et demander la dissolution de l’Assemblée. Elle est finie, elle a perdu sa légitimité le jour où la première balle a touché le corps de Brahmi. L’Assemblée est morte avec lui ».

Très vite les manifestants sont dispersés à coup de gaz lacrymogènes. Mais le mouvement est lancé le soir même après la rupture du jeûne du ramadan. Près de 3 000 personnes demandent la dissolution de l’Assemblée et un gouvernement de Salut national. Une demande désormais reprise par une soixantaine de députés grévistes. Ils sont parvenus à isoler la majorité islamiste. Parmi eux Nadia Chaabane du parti de gauche Massar, entend poursuivre le sit-in devant l’Assemblée jusqu’à ce qu’Ennahda quitte le pouvoir. «Une chose est sûre, estime-t-elle, ce qui a mené à l’assassinat c’est le type de discours populiste et extrêmement violent de certains élus d’Ennahda. »

Négocier pour sauver le pouvoir d’Ennahda

En face, quelques mètres plus loin derrière les barricades métalliques et un cordon de sécurité et un cortège policier de séparation, se trouvent les manifestants islamistes, beaucoup moins nombreux, venus soutenir la légitimité électorale. L’un de ces manifestants explique : « La démocratie a des principes. Lorsqu’on fait une élection, on doit respecter l’élection, et si on doit punir quelqu’un, on le punit à la prochaine élection. C’est ça la démocratie. On ne peut pas dissoudre l’Assemblée, ça serait le désordre total. Si on a des conflits, on peut trouver des solutions. En attendant notre peuple est uni, on veut rester uni et on le restera inch’allah ! »

Négocier pour sauver son pouvoir, le parti Ennahda l’avait déjà fait après l’assassinat de Chokri Belaïd. En février les islamistes avaient dissout le gouvernement et concédé des ministères régaliens à des personnalités apolitiques. Six mois plus tard, après un deuxième assassinat politique d’autres concessions seront sans doute nécessaires.

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