Fulbert Attisso sur RFI : «l’opposition s’est enfermée à Lomé [...] laissant la place à l'Unir, qui a pu conditionner les électeurs»


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Au Togo, l’Union pour la République (Unir), le parti au pouvoir du président Faure Gnassingbé a remporté les législatives, obtenant une majorité de 62 sièges sur 91. Derrière, le principal regroupement de l'opposition, le collectif Sauvons le Togo obtient 19 sièges, et a qualifié de mascarade ces résultats. A deux ans de l'élection présidentielle, ce scrutin redessine le paysage politique. Pour en parler, Olivier Rogez reçoit Fulbert Attisso journaliste, écrivain, et auteur de Le Togo sous la dynastie des Gnassingbé aux éditions l'Harmattan.

RFI : Unir , le parti présidentiel, a donc remporté ces élections au Togo. Etonnamment, le parti a même amélioré ses résultats, comment l’expliquez-vous?

Fulbert Attisso : Ce qu’il faut dire d’abord, c’est que le processus électoral a été conduit de façon unilatérale. Cet unilatéralisme est source d’opacité. Mais on ne peut pas dire que l’opposition ne pouvait pas rentrer dans le processus dès le départ. Elle s’est enfermée dans des revendications et des exigences, le processus a par conséquent été conduit de façon unilatérale.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le parti au pouvoir est une machine. Une machine qui maîtrise tous les moyens d’Etat en termes d’argent. Mais aussi les moyens institutionnels, je veux parler des préfets, des chefs traditionnels. On a utilisé cette machine pour ce qu’on appelle le « viol des populations ». C'est-à-dire que ces résultats ne peuvent pas être l’expression du statu quo ou ne peuvent pas être interprétés comme si les populations voulaient la conservation du pouvoir. Je pense que les populations togolaises aspirent profondément au changement. Mais ce qui s’est passé, c’est que l’opposition s’est enfermée à Lomé, elle n’a pas exploré les villes, les campagnes et les confins du territoire, laissant ainsi la place à l'Unir, qui a pu effectivement, donner des cadeaux, des libéralités et ainsi conditionner les électeurs dans un sens.

De plus, le découpage électoral est très favorable au parti au pouvoir ?

Absolument, ça, ça a été une donnée majeure de la vie politique togolaise. La mission d’observation de l’Union européenne avait exigé un redécoupage électoral, en se prévalant des résultats de l’élection législative de 2007. Un semblant de redécoupage a été fait, mais aux conditions du parti au pouvoir. A mon avis, cela a joué aussi parce que quand vous analysez aujourd’hui les chiffres, quand vous prenez le parti Unir et les plus grandes coalitions de l’opposition, – je veux parler du Collectif Sauvons le Togo (CST) et d’Arc-en-ciel – la différence de voix entre le parti au pouvoir et ces deux grandes coalitions, c’est 122 000 voix.

122 000 voix sur 3 millions d’électeurs. Lorsqu’on voit les conditions dans lesquelles l’opposition est entrée dans cette campagne électorale, lorsqu’on voit ce découpage électoral que vous qualifiez d’« inique », Jean-Pierre Fabre s’attendait-il vraiment à avoir une majorité ?

Jean-Pierre Fabre, qui était déjà le leader de l’opposition au sortir du scrutin présidentiel de 2010, a été conforté au cours de ces élections législatives, en se positionnant véritablement, comme le leader de l’opposition.

Est-ce que ces élections ont servi de test dans l’optique de la présidentielle de 2015 ?

Ces élections auraient servi de test du poids de chaque formation politique, si elles avaient été des élections véritablement consensuelles. Mais en tout cas, je pense qu’il est important de dire que ces élections redéfinissent la vie politique. Parce que quand on prend, par exemple, un parti comme Union des forces de changement (UFC), il a été laminé et je pense que Gilchrist Olympio et son parti ont payé pour leur accrochement au parti au pouvoir. Et puis la coalition Arc-en-ciel qui, à mon avis, ne doit pas être tellement déçue parce qu’elle a obtenu 6 sièges et qu’elle ne pouvait pas s’attendre à beaucoup plus que ça. Mais je pense que cela redéfinit la carte politique en vue du prochain scrutin présidentiel de 2015.

Pensez-vous que l’opposition se rangera derrière Jean-Pierre Fabre s’il est candidat en 2015 ?

C’est trop tôt pour voir les choses à travers ce prisme. Je pense que celui qui sera le meilleur candidat de l’opposition pour 2015, c’est celui qui montrera véritablement qu’il incarne une alternative, en affirmant ses compétences, sa capacité à rassembler et aussi, la personne doit rassembler en elle, la problématique de l’alternance. Vous savez qu’au Togo, l’armée demeure une force politique incontournable qui a une prégnance dans la vie politique. Il faudra que le candidat unique de l’opposition, qui va affronter M. Faure Gnassingbé en 2015, montre qu’il rassure tout le monde, à la fois l’armée et toutes les pesanteurs sociologiques et politiques, et qu’il s’impose véritablement comme une alternative à Faure Gnassingbé en 2015.

Vous l’avez dit, 122 000 voix séparent Faure Gnassingbé de l’opposition. Est-ce que le président doit s’inquiéter, si jamais il décide d’être candidat en 2015, de cette montée en puissance de l’opposition ?

Il doit s’inquiéter. Si  M. Faure Gnassingbé veut être crédible face à l’opposition en 2015, il devra montrer qu’il est capable de gouverner le pays et se détacher de la mal gouvernance. La gestion du pays n’est pas très appréciée ici. S’il veut véritablement s’imposer comme un candidat d’Unir face à l’opposition en 2015, il devra montrer qu’il est capable de gérer le pays dans l’intérêt de tout le monde.