Accaparement des terres africaines: «La question foncière devrait être une opportunité»


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Plus de 90% des terres rurales agricoles africaines ne sont pas officiellement enregistrées, ce qui favorise l'accaparement des terres. La Banque mondiale propose un plan d'action en dix étapes pour améliorer la gestion des terres et la gouvernance foncière. L'enjeu est d'accroître la productivité agricole, d'accélérer la croissance et de réduire la pauvreté. Jamal Saghir, directeur du développement durable pour la région Afrique de la Banque mondiale, expose l’importance de mener d’urgence des réformes foncières profondes dans les pays du continent.

RFI : quels avantages auraient les pays africains à s’engager dans d’importantes réformes foncières ?

Jamal Saghir : Il faut savoir à qui appartient la terre. Quand vous êtes un petit fermier, ou un commerçant, ou un ouvrier agricole, il faut que vous sachiez que cette terre vous appartient. Il faut s’assurer que les terres ne soient pas exploitées sans dédommagements adéquats. Et c’est pour cela que nous, en tant que Banque mondiale, dans des pays comme le Ghana, le Malawi, le Mozambique, la Tanzanie, nous avons parmi nos opérations des plans d’action qui pourraient contribuer à révolutionner la production agricole. Il y a une relation entre la réforme foncière, la production agricole et l’efficacité. Et ce qui est important pour nous, c’est de mettre un terme à l’accaparement des terres et d’éradiquer la pauvreté. Beaucoup de ces terres sont en train d’être données, d’être vendues. On ne sait pas pourquoi, à qui, ni comment.

Quelles sont les principales mesures de ce plan d’action ?

Premièrement, il s’agit d’encourager les efforts d’investissements visant le titrage et l’enregistrement des terres communales et individuelles. Le deuxième aspect qui est important, c’est de régulariser les droits fonciers des « squatteurs » qui occupent des terrains publics, les bidonvilles abritant 60% des citadins africains. On voit de plus en plus de bidonvilles. On voit de plus en plus de zones périurbaines habitées par des gens dont on ne sait pas quels sont leurs droits, ou s’ils ont un droit. Il faut que ce soit clair.

A mesure que l’Afrique est en train de s’urbaniser, la question foncière devient de plus en plus une contrainte, alors que nous pensons que cette question foncière devrait être une opportunité. Il faut donc améliorer la gouvernance foncière, lutter contre la corruption endémique en matière de gestion des terres qui, dans un grand nombre de pays africains, heurte les intérêts des pauvres et maintient le statu quo. C’est là que l’on voit la question de l’accaparement des terres. Un autre point est de mobiliser la volonté politique des gouvernements africains à réformer le système foncier et encourager les partenaires dans le monde à soutenir ces réformes financièrement et politiquement viables.

Quelles seraient les retombées économiques de ces réformes ?

Premièrement, donner plus de clarté sur le « quoi appartient à qui » va augmenter le nombre d’investisseurs dans le secteur agricole, et dans les autres secteurs fonciers. Nous pensons que c’est un aspect important. On l’a vu dans certaines réformes, dans certains pays. Améliorer la performance, la productivité du secteur serait indispensable pour vraiment aider la croissance, créer des emplois et, certainement, permettre une réduction significative de la pauvreté.

Vous évoquez aussi la nécessité de renforcer le droit des femmes à la propriété foncière. Pour quelle raison ?

C’est un point fondamental. Dans beaucoup de pays, la majorité des femmes travaillent dans l’agriculture. De plus, dans pas mal de pays, la productivité des femmes dans le secteur agricole est supérieure à celle des hommes. Nous avons vu ça dans plusieurs pays. Je l’ai vu moi-même au Burundi, je l’ai vu dans d’autres pays comme le Kenya, la Côte d’Ivoire. Donc, les femmes, qui ont un rôle important dans l’agriculture, doivent avoir le même droit foncier que les hommes et doivent aussi pouvoir avoir des droits bien clarifiés. Malheureusement, dans pas mal de pays, ce n’est pas le cas.

Quelles sont les barrières actuellement qui empêchent de mener à bien votre plan d’action ?

C’est le manque de réformes, certainement, le manque de volonté politique dans certains pays. Ce n’est pas forcément dans leur intérêt de faire du titrage et des enregistrements. La question de la corruption, comme vous pouvez l’imaginer. Et certainement, l’accaparement des terres par des grands investisseurs, par certains pays, par certaines tendances… Ce n’est pas dans leur intérêt de dire : « Voilà les règles du jeu ». La réforme foncière, en Europe, s’est faite au XVIIIe siècle, au XIXe siècle ? Pour l’Afrique il est temps, maintenant, d’aller de l’avant avec une réforme claire et précise, transparente. Il faut s’assurer que cette terre, qui n’a pas été assez exploitée, soit exploitée dans les meilleures conditions possibles pour aider dans la lutte contre la pauvreté.

Les problèmes fonciers sont parfois le résultat de conflits, de déplacements de populations, comme en Côte d’Ivoire, par exemple. Des problèmes qui sont, là, plus difficiles à résoudre ?

Absolument. La question des conflits, la question des déplacements... La question du droit foncier peut être un facteur de tensions, mais elle peut être aussi un facteur de paix. C’est pour cela que je voulais m’assurer que l’on parle de la réforme foncière, que l’on regarde aussi ce qu’elle peut apporter, les aspects positifs. Lorsque l’on parle des bidonvilles, par exemple, des gens qui restent dans les grandes villes et autour des villes, qui n’ont pas beaucoup de droits, qui n’ont pas d’accès aux services, qui ont juste accès à une terre qui n’est pas la leur… Ceci a augmenté pas mal de tensions. On l’a vu dans beaucoup de villes en Amérique latine, on l’a vu en Asie. On l’a vu partout.

L’Afrique est en train d’emprunter cette voie-là. Si on n’arrive pas à l’arrêter, la question foncière deviendra de plus en plus source de tensions. Mais cela peut aussi être une opportunité. La réforme foncière, dans un continent dans lequel les terres ne sont pas assez cultivées - plus de la moitié ne sont pas cultivées à ce jour -, il y a beaucoup d’opportunités pour les jeunes. Leur donner un droit sur ces parcelles de terre, pour pouvoir vraiment continuer le développement du marché alimentaire et contribuer à la sécurité alimentaire pour l’Afrique.