Les paysans burundais confrontés à la privatisation de la filière café


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Dans le nord du Burundi, les collines des provinces de Ngozi et Kayanza sont celles où pousse le meilleur café du pays. Depuis que la privatisation de la filière a été lancée sous l'impulsion de la Banque mondiale, un bras de fer entre deux modèles économiques s'y joue. Un débat majeur pour le pays, où le café concerne directement 4 des 8 millions d'habitants et représente, avec le thé, 61% des recettes d'exportation.

La récolte de café est terminée depuis juillet et la production a été livrée dans les stations de lavage, première étape de sa valorisation. Mais dans les collines de Ngozi et Kayanza, le travail continue. Dans les plantations, les paysans tapissent le sol de paille. Le dos courbé, Oscar Runyagu et la dizaine de journaliers qu'il a engagés n'arrêteront qu'à la nuit tombée. « Nous travaillons à perte. L'an dernier, j'ai obtenu 460 francs burundais (FBU) par kilo de cerises de café (0,25 euro) alors que pour rentabiliser ma parcelle, le prix devrait être de 1000 FBU le kilo ». « Il faut payer pour la paille, l'engrais et les salaires des travailleurs », détaille Monique Manimpa Koko, propriétaire de 10 000 pieds, qui dit avoir dépensé près de 2 millions de francs burundais pour la saison 2011-2012, pour 700 000 FBU de recettes.

Une « stratégie d'exclusion »

La faiblesse du secteur n'est pas nouvelle (encadré ci-dessous). Mais, pour la Confédération nationale des associations de caféiculteurs (CNAC), la privatisation a bouleversé la filière. La gestion centralisée et étatique d'antan a d'abord cédé la place à des sociétés d'économie mixte, chargées de gérer les stations de lavage. En 2009, ces stations ont été mises en vente par lots. « Personne au Burundi n'avait les capitaux, surtout pas les producteurs. Cela réservait ces appels d'offres aux multinationales », regrette César Mayele, secrétaire exécutif de la CNAC qui juge que « la vente par lot a débouché sur des monopoles ».

La cerise de café, très périssable, doit être livrée dans les six heures qui suivent la récolte. Le producteur ne peut donc faire jouer la concurrence. « Nous ne sommes pas opposés à la privatisation, mais à la stratégie d'exclusion des caféiculteurs », martèle Joseph Ntirabampa, président de la CNAC. La confédération réclame « au moins 50% des parts des stations réservées aux producteurs ». N'en obtenant que 25%, elle s'est « retirée du processus ».

La privatisation a aussi signé la fin du principe d'un paysan « propriétaire de son café jusqu'à la fin du processus de valorisation ». Auparavant, le planteur recevait le paiement en deux fois : une première somme au moment de la livraison, et une seconde, versée en fin de campagne et indexée sur les fluctuations du marché. Les bonnes années, la prime pouvait atteindre 100% du premier versement. Les mauvaises années, l'Etat mettait la main à la poche.

Désormais, le caféiculteur ne touche qu'une seule somme, au moment de la livraison. « Cette notion de "propriété" était très théorique, et pas en phase avec un marché international très volatil », juge François Nkurunziza, président de l'Intercafé, instance de concertation entre producteurs, intermédiaires et exportateurs. Ancien directeur d'une station de lavage, il est aussi le représentant au Burundi d'Armajaro, l'un des principaux exportateurs.

« Augmenter les volumes de production »

La société Webcor est la première à avoir acheté des stations dans les provinces de Ngozi et Kayanza. Accusée de tirer les prix vers le bas par la CNAC et le rapporteur spécial des Nations unies pour la sécurité alimentaire, elle se défend. Olivier Wege, directeur général de la branche burundaise, la société n'a qu'un impact réduit à l'échelle du pays : « Webcor possède 13 stations sur les 156 qui avaient été mises en vente ! Mais en 2010, nous sommes arrivés alors que les prix ont presque doublé sur les marchés entre le début et la fin de la campagne ».

Résultat, les planteurs qui avaient livré à Webcor ont été moins payés que les autres. « Les gens ont assiégé nos stations. Nous avons dû faire appel aux autorités pour protéger nos sites », reconnaît Olivier Wege. Mais il affirme que la société « gère en "bon père de famille", au contraire de l'ancien système qui était spéculatif. » Pour lui, l'amélioration des revenus des producteurs « ne passe pas que par le prix, mais aussi par le volume de production. Il faut augmenter et stabiliser la production ».

Les coopératives de producteurs, qui se sont formées à partir de 2010, ont plutôt fait le pari de la qualité. Pour l'instant, elles ne sont que 15, dont 13 au sein de la CNAC, mais leur nombre augmente chaque année. Fragiles, certaines parviennent à tirer leur épingle du jeu. « Nous avons construit notre station de lavage afin de maîtriser toute la filière et d'avoir tous les revenus générés par le café que nous produisons », résume fièrement Germain Simbayobewe, président de Kazozanikawa, coopérative qui regroupe 462 planteurs. « Nous avons eu du mal à réunir la somme pour construire la station. Mais l'an passé, nous avons obtenu des prix de vente supérieurs aux cours mondiaux. »


Pour aller plus loin :

Entretien avec Joseph Ntirabampa, président de la CNAC.