«L’opposition zimbabwéenne a un art certain pour recenser ce qui n’est pas comptabilisable»

René-Jacques Lique est journaliste spécialiste de l'Afrique australe et l'auteur d'une biographie de Mugabe.
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Aux lendemains des élections présidentielle et législatives controversées qui viennent de se dérouler au Zimbabwe et en attendant le verdict sur le recours déposé contre les résultats de la présidentielle, RFI a interrogé René-Jacques Lique, spécialiste de l'Afrique australe. Pour cet ancien journaliste de l'AFP et auteur d'une biographie de Mugabe, les jugements que portent les médias et les commentateurs occidentaux sur les trente-trois années de règne du président zimbabwéen, sont pour le moins hâtifs et peu objectifs.

RFI: Le scrutin du 31 juillet a-t-il été truqué ? Les résultats vous paraissent-ils crédibles ?

René-Jacques Lique: Truqué ? Je n’en sais rien. Avec des imperfections, c’est une évidence. Mais en Afrique, une élection totalement crédible et incontestable est une denrée rare. A la présidentielle du Mali qui vient d’avoir lieu, la Cour constitutionnelle a comptabilisé au premier tour 10% des suffrages exprimés comme étant des bulletins nuls : 390 000 bulletins sur 2 950 000. Cela fait beaucoup, et personne ne parle d’élection truquée. Quant aux résultats qui ont été proclamés, ils peuvent être perçus comme probants de l’évolution socio-politique du pays. Contrairement à ce qu’avaient prédit et même souhaité tous les observateurs du Zimbabwe, la réforme agraire relancée en 2000 par Mugabe a porté ses fruits et se révèle être un succès, tant du point de vue de la relance de la production agricole que de l’emploi. Quant on sait que la Zanu-PF a toujours eu, du fait de son implantation en zone rurale pendant la guerre de libération, une base électorale prioritairement paysanne, il ne faut pas s’étonner qu’elle réalise encore de bons scores électoraux, surtout après cette réforme agraire qui a porté ses fruits.

Je m’étonne un peu de voir qu’en 2008, les médias et les commentateurs mettaient en avant l’échec de la réforme agraire pour expliquer le relatif succès du MDC de Tsvangirai, et qu’en 2013, maintenant que des études ont prouvé le succès de cette réforme, ces mêmes médias et commentateurs n’estiment pas que la réussite de cette réforme a pu renforcer l’adhésion des populations à la Zanu-PF. Par ailleurs, le MDC de Tsvangirai a été présenté dès sa création comme un parti urbain, défendant les classes moyennes. Est-ce que l’on vit mieux dans les villes depuis que Tsvangirai est Premier ministre ? La réponse a peut-être été donnée dans les urnes.

Est-ce que la contestation des résultats devant la justice par l’opposition a-t-elle une chance quelconque d’aboutir ?

Ce serait là encore une première en Afrique. De plus, l’écart des voix est tel que même s’il y a des corrections de résultats dans certaines circonscriptions, cela ne changera pas le résultat global. Je m’étonne aussi des arguments mis en avant par le MDC et Tsvangirai pour contester cette élection. Ils affirment que des milliers d’électeurs n’ont pas pu voter, 300 000, puis 500 000 et même 750 000 pour certains. Au Zimbabwe, on est toujours dans la surenchère et on a la calculette un peu endiablée. Aux élections de 2005, Pius Ncube, l’archevêque de Bulawayo avait prédit qu’il y aurait « bientôt facilement 200 000 morts au Zimbabwe ». On ne les a jamais vus. A ces mêmes élections de 2005, David Coltart, un des Blancs du MDC, recensa, lui, 9 000 électeurs fantômes dans la seule circonscription de Bulawayo et il en conclut qu’il y aurait « plus d’un million d’électeurs fantômes » dans les 120 circonscriptions du pays. Par contre, le même David Coltart se frottait les mains cette année sur sa page Facebook et en direct le jour du vote en annonçant qu’il n’avait jamais vu autant d’électeurs dans sa circonscription. Qui croire alors ? L’opposition zimbabwéenne a un art certain pour recenser ce qui n’est pas comptabilisable…

Et le problème du Zimbabwe, c’est que les agences de presse ou les diplomates enfourchent sans aucune retenue ce qu’annoncent les opposants au régime. En résumé, je dirai que si les 61% des voix dès le premier tour à Mugabe ne sont pas forcément crédibles, le million d’électeurs interdits de vote comme le clame l’opposition ne l’est pas non plus.

Ses partisans tout comme les observateurs internationaux accusent Morgan Tsvangirai d’avoir fait preuve de beaucoup de naïveté face à Mugabe. Quel jugement portez-vous sur cet opposant qui a beaucoup déçu ?

Pour décevoir quelqu’un, il faut d’abord l’avoir séduit. Personnellement, je n’ai jamais été séduit par Tsvangirai et le MDC. Là encore, médias et commentateurs conservent des œillères quand il s’agit de voir ce qu’est le MDC. C’est un parti qui a été créé de toutes pièces par la Grande-Bretagne et les États-Unis, puis financé par ces gouvernements et des organisations comme le Zimbabwe Democracy Trust (ZDT), créé spécialement en avril 2000 au Royaume-Uni, la Westminster Foundation for Democracy, et les lobbys industriels qui étaient derrière. Dans le directoire du Zimbabwe Democracy Trust, on trouvait trois anciens ministres des Affaires étrangères britanniques, membres du Parti conservateur : Malcolm Rifkind, Douglas Hurd et Geoffrey Howe, mais aussi Sir John Collins, président du conseil d’administration du National Power, la puissante société d’énergie britannique qui contrôlait toute l’électricité au Zimbabwe ou encore Sir Malcolm Rifkind, un ancien de la compagnie minière australienne Broken Hill Proprietary (BHP). Il était clair dès le départ que le MDC n’était pas le parti du peuple zimbabwéen mais celui de puissants groupes internationaux qui voulaient mettre à bas Mugabe et la Zanu-PF.

Pire, Tsvangirai a emmené dans ses valises des Blancs comme Eddie Cross, Roy Bennett ou l’avocat présenté comme un « défenseur des droits de l’homme », David Coltart. Tous ces Blancs se seraient refaits une virginité en 1980, à l’indépendance. Hélas pour Tsvangirai, les Zimbabwéens les connaissent. Ils ont tous été membres de la terrible police politique du régime blanc de Ian Smith, la British South Africa Police (BSAP). Tous engagés volontaires dans une police qui a tué et torturé, pour défendre un régime sur le déclin. C’est un peu comme si, en Algérie, un parti politique avait comme hauts cadres des anciens membres de l’OAS. Est-ce que cela serait acceptable en Algérie ? Pourquoi, cela doit-il l’être au Zimbabwe ? Et ces Blancs ne sont pas restés dans l’ombre. Tsvangirai les a fait nommer ministres. Étonnamment, personne ne rappelle jamais le passé de ces gens-là, un passé qui pourrait aussi expliquer pourquoi le MDC est honni par une partie des Zimbabwéens.

Si la situation économique du Zimbabwe continue de s'améliorer sous le gouvernement formé par la Zanu-PF, l’Occident pourra-t-il maintenir longtemps les sanctions ?

Il ne faut se faire aucune illusion. Les puissances occidentales maintiendront leurs sanctions tant que la Zanu-PF sera au pouvoir. C’est une guerre économique qui est menée au Zimbabwe, pas un combat politique. La question des droits de l’homme est naturellement mise en avant pour justifier les sanctions. Si les gouvernements britanniques étaient si préoccupés par les droits de l’homme, ils auraient commencé dès 1990 à financer la réforme agraire en permettant le rachat des terres aux anciens colons pour les redistribuer à la population autochtone qui en avait grandement besoin. C’était une promesse faite par Lord Carrington, ministre britannique des Affaires étrangères et du Commonwealth, quand il a signé de sa main les Accords de Lancaster House, le 21 décembre 1979. Et promesse jamais tenue ! Cette question est aussi un problème fondamental du Zimbabwe contemporain. Et là encore, la comparaison s’impose. Imaginerait-on possible que dans l’Algérie indépendante, des colons y possèdent encore des millions d’hectares et qu’on ait interdit à Ben Bella de les nationaliser ? Impensable. Mais au Zimbabwe, c’est ce qui est arrivé à Mugabe.

Quel bilan faites-vous des années Mugabe ?

Ni tout noir, ni tout blanc. Ce régime, dès le départ, a vécu sur une formidable duperie, les Accords de Lancaster House, qui ont certes légalisé les partis politiques qui avaient lutté pour l’indépendance, la Zanu-PF de Mugabe et la Zapu de Joshua Nkomo, mais des Accords qui ont aussi figé pour dix ans ce pays dans une situation cruellement inégalitaire.
Les Blancs ont eu le droit de conserver un quota de 20 députés. Pourquoi ? Les Blancs ont eu le droit de conserver les terres qu’ils avaient pillées et volées aux populations autochtones dès 1888 quand Cecil Rhodes a posé un pied au Zimbabwe. Pourquoi ? Le gouvernement zimbabwéen, selon ces Accords, ne pouvait récupérer ces terres qu’en les rachetant aux colons au prix du marché, c’est-à-dire au prix fort. Pire, malgré toutes les promesses qui ont été faites, Mugabe n’a jamais vu la couleur du moindre penny pour financer le rachat de ces terres. Et quand il a décidé que la récupération se ferait en force faute d’argent, on a parlé de « vols », de « pillages », de « spoliation » et de « confiscation ». Oublié, le siècle de colonisation qui, lui, a véritablement permis aux Blancs de piller ce pays.

Malgré ce problème fondamental de la possession de la terre, la Zanu-PF a développé de manière conséquente ses secteurs sociaux, comme l’école, la santé, les transports.
Mais le deuxième malheur du Zimbabwe a alors été l’intervention de la Banque mondiale et du FMI dans les années 1990 qui ont fait subir à ce pays dix fois ce que l’Union européenne est en train de faire subir à la Grèce. On s’est gaussé de la fuite en Afrique du Sud des médecins et des enseignants, mais qui a obligé le gouvernement à réduire leurs salaires de manière drastique ? Qui a décidé de mettre fin à la gratuité des services de santé ? Qui a imposé une augmentation de 50% des tarifs de transports ferroviaires ? Le FMI et la Banque mondiale.

Tout ceci pour dire que si certains secteurs socio-économiques du Zimbabwe sont tombés en ruines, Mugabe et la Zanu-PF n’en sont pas les seuls responsables. Il faut réécouter les cris d’orfraie de Tsvangirai quand Mugabe appliquait l’ajustement structurel. Si maintenant vous me parlez de l’opération Murambatsvina qui s’est soldée par la démolition de milliers de bidonvilles en 2005, laissant 700 000 personnes sur le carreau, je vous dirai que ce fut une catastrophe. 

Mugabe a 89 ans. Comment se présente sa succession au sein de la Zanu-PF ?

Deux personnalités émergent parmi les supputations quant à la succession de Mugabe : la vice-présidente, Joice Mujuru, et le ministre de la Défense, Emmerson Mnangagwa, qui a été président du Parlement de 2000 à 2005. Comme à chaque fois quand il y a une rivalité, on suppute sur les soutiens des uns et des autres. Joice Mujuru avait un appui de poids en la personne de son mari, le général Solomon Mujuru, mais ce dernier est décédé dans un mystérieux incendie de sa propriété en 2011. Mnangagwa et Joice Mujuru sont tous les deux de l’ethnie shona comme Mugabe, mais Mnangagwa est du clan karanga, tandis que Mujuru appartient au clan zezuru, comme Mugabe. On parle aussi de Sydney Sekeremayi, l’actuel ministre de la Sécurité d'Etat ou encore de Simon Khaya Moyo, président national du parti. Mais je pense que la meilleure réponse à toutes ces spéculations vient de Mugabe lui-même qui a déclaré le jour du vote : « Pourquoi voulez-vous que je démissionne si je viens de me porter candidat ? » Dans le passé, Mugabe a plusieurs fois laissé entendre qu’il allait quitter la scène sans jamais s’y résoudre. Alors, bien malin celui qui sait à l’heure actuelle qui bénéficie de sa préférence au sein de la Zanu-PF.


Pour en savoir plus :

Mugabe, Robert Gabriel: «Souillure» or not «Souillure» ? par René-Jacques Lique L'Harmattan, 2009