Marielle Debos: au Tchad, «il y a une histoire et un mode de gouvernement marqués par la violence»


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Comment faire de la politique sans armes au Tchad ? C'est l'une des questions que pose Marielle Debos dans son livre Le Métier des armes au Tchad, publié aux éditions Karthala. L'universitaire s'intéresse aux parcours des nombreux hommes en armes du pays. Qui sont-ils ? Pourquoi passent-ils facilement d'un camp à un autre ? Comment l'Etat s'appuie-t-il sur ces hommes pour gouverner ?

RFI : Bonjour Marielle Debos. Qui sont ceux qui exercent ce que vous appelez «le métier des armes» au Tchad ?

Ce sont des hommes en armes, qui peuvent être militaires, gendarmes, policiers. Ils peuvent aussi être ce qu’on appelle au Tchad des « Bogo-Bogo», c’est-à-dire des agents bénévoles de la douane, ou des personnes qui ne sont pas formellement intégrées à la douane mais qui vont extorquer les civils, qui vont vivre sur les civils. J’ai travaillé sur l’ensemble de ce monde des armes, et donc pas uniquement sur les rébellions ou sur les forces régulières, mais sur les passages entre les rébellions, les forces régulières et parfois, aussi, le banditisme de grand chemin.

Et ça vous permet du coup, de mieux comprendre la situation au Tchad, le fonctionnement de l’Etat ?

Ce que j’ai voulu comprendre, c’est comment les armes sont devenues, au Tchad, à la fois un moyen ordinaire de contestation politique, une façon de faire de la politique, et une façon de vivre, un mode de vie. Il est important de souligner que ce métier n’est pas lié à un effondrement de l’Etat, mais qu’il est au contraire, lié à la trajectoire de l’Etat au Tchad.

L’Etat colonial, puis l’Etat postcolonial, ont été le principal recruteur d’hommes en armes. Le Tchad n’a jamais connu de changement de régime autrement que par les armes, donc les armes sont restées la clé du succès en politique. Il y a aussi une économie marquée par la violence. Ce qui ne signifie pas que le Tchad est condamné à une succession de conflits et à un niveau important de violence. Cela signifie plutôt qu’il y a une histoire et un mode de gouvernement marqués par la violence et que ce mode de gouvernement ne va pas changer du jour au lendemain.

C’est ça que vous appelez «le gouvernement par les armes», le gouvernement par la force ?

C’est un mode de gouvernement qui consiste à lâcher la bride de la soldatesque et à octroyer l’impunité à certains hommes en armes, qui ne vont pas être formellement intégrés dans les forces régulières. Parce qu’ils bénéficient d’une impunité, ils vont avoir des pratiques illégales et violentes. Ces pratiques sont aussi un moyen de contrôler et de surveiller la population.

Ce qui est frappant dans le contexte tchadien, c’est que dans des zones qui sont très éloignées de la capitale, qui semblent être hors du pouvoir d’Etat (parce qu’il y a très peu de centres de santé ou parce que les écoles ne fonctionnent pas par exemple), on est quand même dans des zones où il y a une force de l’Etat. Il y a des administrations territoriales qui restent très présentes ; il y a, aussi, parfois, des hommes en armes qui sont très proches du pouvoir et qui vont être en mesure, véritablement, de peser sur la vie des civils. Donc ce qui m’a semblé important dans cet ouvrage, c’est de voir comment, dans des moments où il y a une paix apparente, il y a encore des formes de gouvernements, que je saisis par l'expression «gouvernement par les armes».

Et ce gouvernement s’exerce dans un environnement que vous appelez « l’entre-guerre ». Qu’est-ce que c’est ?

Je parle d’entre-guerres pour sortir de l’alternative entre la guerre et la paix et pour désigner une situation d’entre-deux, une situation de "ni guerre, ni paix". J’insiste sur ce moment là, parce qu’il me semble qu’on a beaucoup à gagner à analyser ce qui se passe hors des moments et des espaces de guerre, à comprendre ce que les combattants font précisément, au moment où ils ne combattent pas, et à s’interroger d’une manière générale, sur ce qu’il se passe aux moments où, apparemment, il ne se passe rien. En fait, le métier des armes est exercé de façon intermittente, plus pendant la saison sèche que pendant la saison des pluies, et c’est un métier qui suppose aussi de longs moments d’attente, puisqu’on ne se bat pas en permanence.

Par quoi sont marquées les trajectoires de ces hommes ? Vous évoquez une certaine fluidité des allégeances.

Oui, il y a une fluidité des allégeances, c’est-à-dire que les hommes en armes vont et viennent entre les forces régulières et les rébellions. Il y a aussi des passages nombreux d’une faction rebelle à une autre, des passages par les pays voisins, par la Libye, le Soudan, la Centrafrique… Cela ne signifie pas que les hommes en armes sont strictement opportunistes, mais qu’il y a des règles du jeu politique qui incitent à forger des alliances qui peuvent être extrêmement mouvantes dans un contexte politique qui est lui-même instable.

Entrer en rébellion, c’est un peu le seul moyen d’exister sur la scène politique, c’est ça que vous dites ?

Pas le seul moyen d’exister, puisqu’il y a des partis politiques au Tchad, il y a une vie politique avec une opposition. Mais, jusqu'à présent, les élections n’ont pas permis de prendre le pouvoir.

C’est commun d’entrer en rébellion ?

Oui, malheureusement c’est encore quelque chose qui est très commun au Tchad. Les gens vont dire qu'ils «sortent» comme on sort de la légalité. On sort pour entrer dans le maquis et la possibilité de sortir suppose également la possibilité de revenir, puisqu’il y a toute une économie de la guerre et de la paix. C'est-à-dire qu’il y a des accords de paix qui sont négociés entre les principaux chefs rebelles et le pouvoir d’Etat. Ces accords de paix sont, la plupart du temps, des arrangements entre élites, des arrangements sur des questions stratégiques et des arrangements, aussi, lucratifs. Mais ce ne sont pas des accords de paix qui permettent de remettre en cause le mode de fonctionnement de l’Etat au Tchad.

Est-ce que ça veut dire que les accords de paix permettent de continuer à faire la guerre ?

Des accords de paix peuvent être pensés comme une situation provisoire, permettant de se refaire une santé, avant de relancer une rébellion quand les circonstances seront favorables.