Les racines historiques et intellectuelles de la contestation noire

Esclaves noirs dans un champs de patates douces, environ 1862.
© Henry P. Moore / Library of Congress / Wikimedia public domain

La lutte des Afro-Américains pour leurs droits n'a pas commencé avec les manifestations des années 1950-60. Les premières insurrections d'esclaves noirs  remontent au XVIIe siècle. A chaque étape de leur parcours historique complexe, les Noirs américains ont été obligés de penser ou de repenser leurs stratégies pour accéder à l'égalité civique et aux mêmes droits politiques que la communauté blanche majoritaire. Retour sur les penseurs et idéologues qui ont accompagné les Noirs dans leur marche vers la liberté et l'égalité.

Les années 1950-60 constituent un tournant dans l’histoire afro-américaine. Avec, en 1964, le vote par le Congrès de la loi leur accordant les droits civiques et le droit de vote un an plus tard, les Noirs américains sont devenus des citoyens de plein droit de leur pays. Ces victoires législatives et juridiques sont la conséquence logique du mouvement pour la citoyenneté qui a commencé dans les années 1950 avec la révolte tranquille de Rosa Parks contre la ségrégation dans les transports publics et s’est poursuivi tout au long des années 60 sous l’égide du révérend Martin Luther King. Ces avancées dans la lutte intégrationniste sont aussi l’aboutissement de siècles de protestations et de révoltes contre la servitude, l’injustice et la déshumanisation dont la population noire des Etats-Unis a été victime, depuis la capture par les négriers des premiers esclaves sur les côtes africaines et leur transfert comme du vulgaire bétail sur le continent américain. Pour les Afro-Américains, le combat pour leurs droits a commencé bien avant les années 1960.

Fuites et insurrections

Le combat des Noirs américains a débuté dès le XVIIe siècle, avec la mise en place progressive de l’esclavage sur tout le territoire américain qui était encore sous la colonisation britannique et l’instauration d’une hiérarchie immuable entre la race « blanche » et la race « noire ». C'est l'Etat de Virginie qui décida le premier, en 1661, d'officialiser  les pratiques esclavagistes. Une vision caricaturalement romantique de la vie dans les plantations du coton dans le Sud des Etats-Unis a vulgarisé la légende de l’esclave heureux et docile, content de son sort et vaquant à son travail sous l’œil bienveillant de son maître blanc. La légende est belle, mais elle n’est que légende.

La réalité de l’esclavage était en effet toute autre : la plupart du temps, les esclaves afro-américains étaient contraints de travailler dans des conditions d’extrême brutalité. Les Codes noirs en vigueur dans certains Etats autorisaient, même en cas de fautes bénignes, l’usage du fouet, le marquage au fer, voire même la mutilation. A ces cruautés, s’ajoutaient le meurtre, le viol et la négation totale des droits fondamentaux des familles à vivre ensemble. Comment s’étonner, dans ces conditions, que les esclaves se soient souvent révoltés, s’en prenant à leurs maîtres et à leurs familles, avant de s’enfuir vers les territoires du Nord-Est et du Nord-Ouest des Etats-Unis qui, eux, avaient progressivement aboli l’esclavage, et cela longtemps avant la proclamation d’Emancipation par Lincoln en 1863.

Selon les archives, la première révolte d’esclaves éclata en 1626 lorsqu’une centaine d’Africains amenés par un bateau négrier battant pavillon espagnol, débarquèrent en Virginie. Ils s’élevèrent contre les colons, décimèrent leurs familles, avant de s’éparpiller dans la région de la Virginie et d'y établir les premières colonies d’esclaves libres. Cela s'est passé avant même que l'esclavage ait une existence juridique sur le territoire américain.

Pendant les deux cents ans qu’a duré l’esclavage officiel, les leaders noirs ont eu recours à des stratégies diverses et variées, allant des appels à la révolte armée aux pétitions adressées aux parlements locaux, en passant par la création d’associations d’entraide, pour améliorer les conditions de vie de leurs frères et sœurs en servitude. Les rapports de force entre esclaves et propriétaires blancs étant peu favorables aux asservis, les révoltes d’esclaves se terminaient en général par des bains de sang, entraînant la mort des leaders rebelles et de leurs compagnons d’armes. Cela n’entama pas la détermination de quelques intrépides comme Gabrile Prosser en 1800, Nat Turner à Southampton en 1831 ou John Brown (un Blanc) à Harper’s Ferry (Virginie), en 1859, à prendre les armes pour libérer les esclaves. Ces projets, condamnés à l’échec mais animés par le courage du désespoir, ont marqué les imaginaires.

Moins visibles que les révoltes mais sans doute beaucoup plus efficaces furent les actions du réseau d’aide aux esclaves en fuite, mis en place par les Noirs libres dès le XVIIIe siècle. Connue sous le nom de « chemin de fer clandestin », cette entreprise, souvent périlleuse, à cause des législations de plus en plus restrictives dans les Etats du Sud prévoyant la capture des esclaves en fuite et le retour à leurs propriétaires, permit à plus de 100 000 Noirs de rejoindre les Etats libres du Nord ou le Canada. Le plus célèbre des passeurs qui conduisaient les esclaves vers leur liberté dans le cadre de ce réseau clandestin, était une femme, dénommée Harriet Tubman que ses admirateurs avaient surnommée « General Tubman ». Aux yeux de ses protégés, elle incarnait la figure de Moïse conduisant son peuple vers la liberté, la rivière Ohio qui séparait les Etats esclavagistes et non-esclavagiste devenue le Jourdain, en référence à la Terre promise biblique.

Les abolitionnistes

Le travail des passeurs fut grandement facilité par l’offre d’aide et d’assistance aux esclaves en fuite par les abolitionnistes qui étaient souvent issus des mouvements religieux tels que les quakers, les méthodistes, les Presbytériens ou autres congrégationalistes.

C’est à l’initiative des Quakers, profondément attachés aux valeurs de la liberté et de la non-violence, que le mouvement anti-esclavagiste est né à la fin du XVIIe siècle, notamment en Pennsylvanie où cette communauté était particulièrement influente. Toutefois, la mobilisation pour l’abolition, d’abord graduelle puis totale, prit véritablement de l’ampleur au début du XIXe siècle, sous l’égide des activistes qui consacrèrent leur vie à cette cause.

William Lloyd Garrison, abolitionniste célèbre. © Infrogmation / Wikimedia public domain

William Lloyd Garrison était l’abolitionniste américain le plus célèbre de son temps. Orateur inspiré, intimement persuadé de la menace morale que l’esclavage faisait peser sur la société, Garrison n’a eu cesse d’attirer l’attention de ses concitoyens sur les paradoxes d’une société américaine fondée sur les idéaux de liberté, de droit à la vie et au bonheur (Déclaration d’indépendance, 1776), mais qui maintenait en esclavage une partie de sa population. Thomas Jefferson, le principal rédacteur de la Déclaration d’indépendance et propriétaire lui-même d'esclaves, était l’illustration flagrante de cette contradiction.

Fondateur du premier journal abolitionniste (« The Liberator ») et de la première association anti-esclavagiste (« Anti-slavery society », créée en 1833), Garrison réussit à faire de l’abolition, une cause célèbre qui intensifia les tensions entre le Sud esclavagiste et le Nord anti-esclavagiste tout au long des premières décennies du XIXe siècle, débouchant finalement, en 1863, sur la guerre de Sécession.

Frederick Douglas, pionnier de l’activisme noir

Contrairement à une idée répandue, les abolitionnistes n’étaient pas tous des Blancs : les Noirs jouèrent également un rôle majeur dans la prise de conscience anti-esclavagiste. Les témoignages des Noirs libres furent essentiels à la sensibilisation du grand public à l’inhumanité de la vie sous l’esclavage. Le récit que fit en 1841 le jeune Frederick Douglass des brutalités de la servitude qu’il avait fuies à l’âge de 21 ans émut aux larmes le public des militants anti-esclavagistes réunis au Massachusetts dans le cadre de la réunion annuelle de l’Anti-slavery society de Garrison. Recruté par le mouvement abolitionniste comme conférencier, Douglass participa à de nombreuses réunions publiques, dénonçant les méfaits de l’esclavage et appelant ses frères et sœurs « de couleur » à militer, voire même à saisir les tribunaux pour bénéficier des droits civiques que la Constitution accordait aux autres Américains.

Grâce à son intelligence et son talent d’orateur, Douglass sut s’imposer dans le milieu des abolitionnistes dominés par les Blancs, mais il ne tarda pas à prendre conscience des limites de ce mouvement basé sur une vision essentiellement morale de l’homme et de la société. Persuadé que l’émancipation des Noirs passait avant tout par le volontarisme politique, il se rapprocha des Républicains et fit campagne pour Abraham Lincoln en 1860. Lorsque la guerre éclata, il persuada Lincoln d'engager dans les forces armées les soldats noirs qui s’illustrèrent par leur courage face aux troupes confédérées du Sud. Certes, l’incorporation des Noirs ne changea pas fondamentalement le rapport des forces entre le Nord et le Sud, mais elle permit aux Noirs d’entrer dans l’Histoire américaine, non plus en tant que subalternes, mais en tant qu’acteurs de leur destin.

Douglass n’était d’ailleurs pas le seul noir à exposer au grand public la détresse des esclaves noirs. Le mouvement abolitionniste s’appuya également sur la littérature anti-esclavagiste naissante sous la plume des anciens esclaves. Les premiers récits racontant le vécu des esclaves ont paru dans Freedom’s Journal (le premier journal noir fondé en 1827). Ils ont préparé le terrain pour l’avènement de Harriet Beecher Stowe qui publia en 1852 son best-seller mondial La Case de l’oncle Tom. Ce roman, qui paraît aujourd’hui simpliste et caricatural, eut un extraordinaire retentissement sur les esprits de son époque et joua un rôle décisif dans la lutte abolitionniste qui ne manqua pas d’exploiter son pathos à des fins militantes. Selon la petite histoire, lors de sa rencontre avec l’auteur du célèbre roman au début de la guerre de Sécession, Abraham Lincoln se serait exclamé : « C’est donc cette petite dame responsable de cette si grande guerre ! »

Noirs ou « Américains opprimés » ?

Première église africaine, de sensibilité méthodiste épiscopale. Mississippi (1864) © Paul Lowry / Flickr CC

L’activisme des affranchis noirs toucha aussi le domaine de la religion et favorisa la création de véritables églises noires constituées, dont les plus importantes sont l’African Methodist Episcopal Church et la National Baptist Convention. Convertis au christianisme dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, les Noirs américains avaient pris leur distance par rapport aux pratiques religieuses de leurs maîtres protestants qui mettaient l’accent sur la dénonciation de la dépravation et de l’immoralité des hommes. Les esclaves participaient pour la plupart aux « églises invisibles » où les pasteurs noirs s’inspiraient des cérémonies africaines, tout en mettant en exergue les messages chrétiens de la délivrance et de l’espoir.

Cette prise de distance par rapport aux institutions religieuses américaines renvoie à la problématique fondamentale, pour les Noirs, de leur intégration dans la société majoritaire. Militer pour en faire partie ou en sortir ? Alors que les leaders pro-intégrationnistes recommandaient aux Afro-Américains de ne plus se désigner comme « Noirs » ou « colored », mais plutôt comme des « Américains opprimés » tout court, d’autres préconisaient la prise en main par les Noirs de leur propre destin en coupant le cordon ombilical avec l’Amérique blanche. A leurs yeux, en raison de leurs racines africaines, les Noirs n’étaient pas des Américains comme les autres !

Le courant de l’affirmation d’une identité noire distincte est ainsi né dans le chaudron de la lutte anti-esclavagiste. Ses idéologues allaient jusqu’à prêcher le retour des Noirs américains en Afrique ou la création de colonies noires dans les îles caribéennes. Ces projets connurent des débuts prometteurs avec la fondation en 1816 de l’American Colonization Society qui coordonna l’installation de 12 000 Noirs américains affranchis en Afrique, notamment au Libéria, pendant les premières décennies du XIXe siècle. La guerre de Sécession et ses promesses d’une société plus égalitaire, puis le besoin grandissant de la main-d’œuvre dans l’industrie américaine naissante, interrompit cette première vague du retour des Noirs américains à leurs sources africaines.

Après l’Emancipation, la ségrégation

Le Lincoln Memorial, à Washington. © Gregory F. Maxwell / Wikimedia Commons

La proclamation d’Emancipation par Abraham Lincoln le 1er janvier 1863 mit fin à l’esclavage, irrévocablement aboli par le XIIIe amendement de la Constitution. Les XIVe et XVe amendements firent de tous les membres de la population noire des citoyens de plein droit, jouissant du droit de vote. S’ouvrit alors pour les trois millions et demi de Noirs libérés une période de transformation sociale et politique inédite. Mais l’embellie fut malheureusement de courte durée. Le retour aux affaires à Washington des Démocrates, favorables aux sudistes esclavagistes, entraîna dès 1876 la perte des droits politiques et des libertés qui avaient été si chèrement acquis. Des obstacles juridiques furent élevés pour empêcher les Noirs de voter. De dures lois raciales furent mises en place pour régir les relations entre Blancs et Noirs et surtout pour maintenir les Noirs dans un statut d’infériorité sociale. Les leaders noirs dénoncèrent en vain cette privation des droits dont leurs peuples étaient victimes. « Notre liberté n’est qu’un mot, notre citoyenneté qu’une comédie, et notre droit de vote qu’une cruelle moquerie », déclara pour sa part l’ancien esclave et militant abolitionniste Frederick Douglass qui, comme beaucoup de Noirs, avait imaginé que l’Emancipation allait ouvrir la voie vers une société plus égalitaire. Personnalité politique noire la plus en vue de son époque, Douglass mourut en 1895, à l’âge de 77 ans.

Quel moyen employer pour lutter contre la ségrégation ? Telle est la question qui, au tournant du XIXe siècle, taraudait l’élite issue de la classe moyenne noire qui avait émergé dans les décennies post-Emancipation. Il s’agissait d’une élite instruite, scolarisée dans les écoles et les universités fondées au sortir de la guerre de Sécession, grâce souvent au soutien de sociétés philanthropiques du Nord et de l’Union League (une organisation de soutien des affranchis proche des radicaux républicains). C’était le cas de Booker T. Washington et celui de William E.B. Du Bois, deux intellectuels dont les pensées complémentaires et conflictuelles ont déterminé la réaction des communautés noires à la question de la ségrégation raciale.

Pour Washington, le dernier grand leader noir à avoir connu l’esclavage, la fin de la ségrégation passait moins par la contestation que par la négociation avec le gouvernement et par l’acquisition du pouvoir économique. Washington appelait les Noirs à accepter provisoirement la privation des droits politiques et le développement séparé imposé par les Blancs au pouvoir pour mieux se concentrer sur l’apprentissage des savoirs manuels et des compétences professionnelles. L'indépendance économique conduirait à terme au pouvoir politique, pensait-il.

Cette approche à petits pas, officialisée par Washington dans un discours resté célèbre sous le titre du « Compromis d’Atlanta » (septembre 1895) n’était pas du goût de la faction radicale des activistes noirs emmenée par Du Bois. Plus jeune que son rival, issu d’une famille de Noirs affranchis depuis un siècle, ce dernier était professeur à l’université d’Atlanta et militait contre les injustices raciales et les lynchages dont les Noirs étaient régulièrement victimes. Engagé politiquement, Du Bois reprochait au programme apolitique proposé par son aîné d’enfermer les Noirs dans leur infériorité et appelait les Noirs à investir le champ politique afin de retrouver leurs droits et leurs libertés confisqués par le pouvoir blanc. Du Bois critiqua aussi l’accent mis par son rival sur l’enseignement professionnel aux dépens de l’éducation universitaire. Le débat fit rage entre les deux hommes jusqu’à la disparition de Washington en 1915.

Relance du combat pour la déségrégation

Jouissant pour sa part d’une longévité exceptionnelle (il décéda en 1963), Du Bois a dominé la vie intellectuelle noire tout au long de la première moitié du XXe siècle. Sociologue de formation, il est l’auteur d’une œuvre considérable, dont le célèbre « The Souls of Black folk » (Ames noires, Présence Africaine), considéré comme son chef-d’œuvre. Son nom reste associé à la relance du combat pour les droits civiques qu’incarne le Niagara Movement, un collectif radical fondé en 1905 et auquel succède, cinq ans plus tard, la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Créée à la suite des pogroms anti-noirs, la NAACP entendait porter le combat contre les brutalités sur le terrain judiciaire, avec l’objectif à long terme de mettre fin à la ségrégation et à la discrimination à travers des actions menées devant les tribunaux fédéraux. On sait le succès avec lequel cette association lutta notamment contre la ségrégation scolaire dans les années 1950, persuadant les tribunaux de déclarer inconstitutionnelle la doctrine du separate but equal qui a longtemps régi le système scolaire aux Etats-Unis.

La première moitié du XXe siècle fut aussi une période de grands chamboulements pour les Noirs américains. Elle fut marquée par le phénomène de « la grande migration » qui vit  les Noirs quitter massivement l'arrière-pays du Sud pour monter dans les grandes villes. En 1900, les trois quarts des Noirs vivaient dan les zones rurales. Cinquante ans plus tard, cette population historiquement la plus rurale du pays, était devenue la plus urbaine. Elle vivait dans des ghettos urbains où les Noirs menaient une vie séparée et souvent misérable. Malgré les difficultés matérielles et existentielles, certains de ces ghettos connurent un grand bouillonnement culturel et littéraire, comme en témoigne la célèbre « Harlem Renaissance » qui fit du quartier de Harlem, dans les années qui précèdent la crise de 1929, la capitale culturelle du monde noir américain.

Le Harlem des années 1920 fut un véritable creuset où artistes et intellectuels énoncèrent des idées nouvelles (« The New Negro »), firent entendre des sons révolutionnaires (le jazz), donnant ainsi une légitimité artistique à la culture noire. Les notions de fierté et de dignité noires développées par les intellectuels comme Du Bois qui dirigeait à l'époque la revue The Crisis, organe de la NAACP, façonnèrent pour longtemps la personnalité africaine-américaine. 

C'est dans ce contexte de remune-méninges culturel qu'émergea  la figure de Marcus Garvey. La pensée de ce cet émigré jamaïcain fondée sur le messianisme identitaire et le nationalisme noir, connut une grande popularité, notamment auprès des Noirs démunis des centres urbains victimes d'humiliations racistes et d'exploitation économique. Ceux-ci se reconnaissaient dans la pensée de Garvey, qui dépassait la question de la condition des Noirs américains pour se préoccuper de la condition universelle des Noirs. Adepte de la séparation des races, Garvey nourrissait aussi un projet de rapatriement des Noirs américains en Afrique, mais ce projet ne put se réaliser faute de moyens suffisants. Les années de gloire de Marcus Garvey aux Etats-Unis durèrent 8 ans (1916-1924), avant l'emprisonnement et l'expulsion à la Jamaïque pour fraudes fiscales de ce chef populiste et mystique.

Dubois et Garvey furent les dernières grandes figures de la contestation noire avant le début du combat pour la déségrégation dans les anénes 1960 et l'entrée en scène de Martin Luther King  dont l'activisme s'inscrit dans une longue tradition de lutte pour les libertés. Celle-ci a préparé le terrain pour que le rêve de Martin Luther King d'une Amérique unie puisse se réaliser un jour.

 


Portrait

Frédérick Douglass, la plume enflammée des abolitionnistes

Frederick Douglass, l'abolitionniste noir © George K. Warren / National Archives / Wikimedia public domain

Né esclave (1817-1895), Frederick Douglass apprit à lire et à écrire en cachette, avant de s’enfuir en 1838 pour échapper aux mauvais traitements et rejoindre le mouvement abolitionniste dont il devint l’un des porte-parole les plus éloquents. Il voyagea jusqu’en Angleterre où il fit des conférences pour sensibiliser les populations à la cause antiesclavagiste. Après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis par Lincoln en 1863, il collabora étroitement aux combats pour les droits civiques pour les Noirs et milita pour l’adoption des XIIIe, XIVe et XVe amendements à la Constitution. Il créa des journaux pour promouvoir l’égalité entre Noirs et Blancs et rédigea trois ouvrages autobiographiques. Le premier, intitulé « Narrative of the Life of Frederick Douglass », est le plus connu : publié en 1845, l’ouvrage raconte la vie sous l’esclavage et les combats de l’auteur pour triompher contre la servitude et l’oppression.


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Booker T. Washington, la personnalité noire la plus influente du début du XXe siècle

Booker T. Washington, le pédagogue. © Cheynes Studio, Hampton, Va. / Wikimedia public domain

Leader noir et grand pédagogue, Booker T. Washington (1856-1915) fonda la première école normale chargée de former les enseignants pour la scolarisation des jeunes Noirs du Sud. Il estimait que l’éducation était la clef de la promotion sociale et économique de sa communauté. Il conseilla aux Noirs d’accepter la ségrégation provisoirement, pour concentrer leurs efforts sur l’instruction et la conquête de l’indépendance économique. Son approche non-conflictuelle de la cohabitation des races faisait de Washington l’interlocuteur privilégié de l’administration américaine. Il était régulièrement consulté par le président Theodore Roosevelt, puis ses successeurs, sur les questions raciales. Dans son autobiographie « Up from slavery » (Ascension d’un esclave émancipé, Les Editeurs libres), Washington a raconté sa spectaculaire ascension sociale, de l’esclavage jusqu’à devenir le leader noir le plus connu de son époque.


Portrait

W.E.B. Du Bois, le pionnier du panafricanisme

William Du Bois, le panafricaniste © Library of Congress / Wikimedia public domain

Sociologue, homme de lettres, W.E.B. Du Bois (1868-1963) a consacré toute sa vie à l’émancipation des Noirs, d’abord aux Etats-Unis, puis en Europe et en Afrique. Penseur de la dignité noire, il est l’auteur d’une œuvre considérable, dont le célèbre « The Souls of Black folk » (Ames noires, Présence Africaine), paru en 1903. Ce livre a jeté les fondements d’une nouvelle approche des questions raciales aux Etats-Unis. Premier homme de couleur à décrocher un doctorat à Harvard, Du Bois participa à la fondation de l’Association des gens de couleur (NACCP) en 1909 qui lutte pour la participation des Noirs à la vie sociale, littéraire, économique et politique dans le cadre du suffrage universel. Considéré aussi comme le père du panafricanisme, Dubois a joué un rôle prépondérant dans l’organisation des congrès panafricains dont le premier se tint à Paris en 1919. A la fin de sa vie, à l’invitation de N’Krumah - qui le considérait comme son père spirituel - Dubois s’installa au Ghana où il mourut à l’âge de 95 ans.


Portrait

Marcus Garvey et son message identitaire

Marcus Garvey, le chef messianique © U.S. Library of Congress/ Wikimedia Public Domain

Ce pionnier (1887-1940) du nationalisme noir et promoteur du mouvement « back to Africa » est né à la Jamaïque. L’homme était convaincu que la libération des Noirs passait par leur union économique et politique. Il créa à cet effet l’« Universal Negro Improvement Association » (UNIA), une association destinée à améliorer la vie des Noirs dans le monde.

Globe-trotter, Garvey voyagea en Amérique centrale, en Angleterre, avant de venir s’installer aux Etats-Unis en 1916. Orateur talentueux, il enflammait ses auditeurs Africains-Américains, venus pour la plupart des quartiers pauvres des grandes villes, en les appelant à transformer la couleur de leur peau, source de tant d’humiliations, en un motif d’orgueil. L’UNIA qui connut une ascension météorique se targuait d’avoir dans les années 1920 entre un demi-million et un million d’adhérents. Sous l’égide de son association, Garvey mit en place un réseau d’entreprises commerciales tenues par des Noirs et destinées aux Noirs dans le but d’assurer l’indépendance économique des Africains-Américains. Il engagea aussi des négociations avec le Libéria pour l’acquisition des terres pour les noirs originaires des Etats-Unis, des Caraïbes et l’Amérique latine. Ses projets rencontrèrent toutefois peu de succès et Garvey mourut dans l’indifférence générale dans la Jamaïque où il avait été déporté suite à son emprisonnement aux Etats-Unis pour des malversations financières.