18 septembre 2001, ce cauchemar qui hante l'Erythrée


© AFP PHOTO / PETER MARTELL

Il y a douze ans jour pour jour, onze des quinze signataires d'une lettre ouverte au président érythréen Issayas Afeworki ont été raflés par les services de sécurité. Leur crime : avoir ouvertement critiqué la « dérive dictatoriale » de leur ancien frère d'armes. Tous ont disparu depuis.

Pour le jeune Ibrahim, ce fut un double cauchemar. A l'aube, devant ses yeux, sa mère Aster Fessehazion avait été arrachée à son lit par les hommes de la Sécurité d'Etat et embarquée de force dans un 4x4, sous la menace de kalachnikovs.

Le gamin est alors accouru chez son père, Mahmoud Sherifo, alors ministre de l'Administration territoriale, mais aussi l'un des plus vieux compagnons de route du chef de l'Etat. Sauf que là-bas, le colonel Ghebredingel et ses hommes avaient également débarqué. A l'arrivée d'Ibrahim, son père a lui aussi été jeté à l'arrière d'un Land Cruiser et conduit en prison.

Issaias Afeworki à Kampala, en Ouganda, en 2011. © AFP PHOTO/MICHELE SIBILONI

Dans la ville d'Asmara, à l'aube de ce mardi 18 septembre 2001, une quinzaine de maisons ont subi une descente de la Sécurité d'Etat. La radio annonçait simultanément la suspension de la presse privée. Onze membres du Comité central du parti unique ont été conduits de force dans les cellules du sinistre poste de police n°1, au sud de la ville.

Tous étaient signataires d'une lettre ouverte au président Issayas Afeworki, publié en mai par la poignée de journaux privés paraissant alors dans le pays. En tout, ils étaient quinze à avoir questionné la « dérive dictatoriale » de leur ancien frère d'armes, la désastreuse guerre contre l'Ethiopie entre 1998 et 2000, les promesses d'élection jamais tenues, la Constitution jamais ratifiée. On les appelait le « Groupe des 15 », ou le G15.

 →A (RE)LIRE : Érythrée, un système pénitentiaire « d'une cruauté inimaginable »

Après plusieurs mois de bras de fer en coulisses et d'attaques verbales, la réponse est venue ce matin-là : tous en cellule, sans charges, sans visite et sans avocat. Une semaine plus tard, ce fut le tour des journalistes d'être raflés, sous prétexte qu'ils avaient demandé des explications au pouvoir.

Après quelques mois à Asmara, tous ont été transférés au pénitencier d'Embatikala, dans les montagnes. Puis au complexe secret d'EiraEiro, dans un maquis de cactus et de pierraille, construit spécialement pour eux par une brigade du major général Gerezghiher « Wuchu » Andemariam. Nul ne sait avec certitude ce qui est advenu d'eux depuis dix ans.

 ►A (RE)ECOUTER : Grand reportage de retour d’Erythrée, pays le plus fermé d’Afrique

Parmi les raflés du 18-Septembre figuraient des personnalités de premier plan du nouvel Etat érythréen, indépendant depuis dix ans seulement. Mais surtout des amis proches du président, comme Haile « Durue » Woldetensae, un copain de lycée, monté au maquis avec lui et qui s'était lui aussi gravé au couteau le « E » de l'Erythrée sur l'épaule pour prouver sa loyauté à la lutte.

Arrêté par les Ethiopiens en 1973, il avait déjà croupi deux ans en prison, jusqu'à ce que, en 1975, ses compagnons parviennent à le faire évader. Ministre des Affaires étrangères de l'Erythrée indépendante, il avait dirigé les négociations de paix qui avait conduit aux accords d'Alger avec l'Ethiopie en 2000.

→A (RE)LIRE : L'Erythrée a vingt ans, comme ceux qui la fuient

Le général et chef d'état-major Ogbe Abraha a lui aussi été arrêté. Pendant la guerre d'indépendance, il était le chef de la logistique de la guérilla. De même : le célèbre Petros Solomon, ancien chef du renseignement des indépendantistes, plusieurs fois ministre depuis 1993, et rival direct d'Issayas Afeworki.

Son épouse Aster, une ancienne maquisarde alors en formation aux Etats-Unis, sera quelques mois plus tard attiré dans un piège pour retrouver ses enfants en Erythrée et capturée dès sa descente d'avion. Beraki Ghebreselassie, l'homme qui avait organisé les écoles clandestines de la guérilla et son formidable réseau d'éducation, ancien ambassadeur, a lui aussi été pris. De même que les ministres Hamid Himid et Saleh Kekiya, le général de brigade Estifanos Seyoum, le major général Berhane Gebregziabeher...

 ►A (RE)ECOUTER : Sheila Keetharuth, rapporteur spécial pour le Comité des droits de l’homme de l’ONU

Seuls trois « réformistes » ont échappé à la rafle du 18-Septembre. Ils se trouvaient à l'étranger ce jour-là. Un dernier avait renié sa signature avant cette révolution de palais qui a marqué profondément l'Erythrée.

Chaque année, la maigre opposition érythréenne en exil commémore dans la tristesse ce coup d'Etat interne à un appareil dominé par un homme, Issayas Afeworki, certain d'avoir eu face à lui les seuls forces à même de le faire chuter : ceux qui l'avaient porté au pouvoir, ses plus proches fidèles.