Omar Carlier: en Algérie, «Ben Bella a fait de sa capitale ‘la Mecque des Révolutionnaires’»

Ahmed Ben Bella (G) et Houari Boumédiène au stade municipal d'Alger, le 10 septembre 1962.
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Il y a un demi-siècle, le 15 septembre 1963, Ahmed Ben Bella devenait le premier président de l'Algérie indépendante. Deux ans plus tard, il est renversé par un coup de force militaire organisé par Houari Boumédiène, son ministre de la Défense. Cloîtré pendant douze ans, ce n’est qu’en 1978 qu’il sera placé en résidence surveillée à Msila, puis libéré par le président Chadli Ben-Djedid. Le 11 avril 2012, il décède à l’âge de 96 ans. Pour Omar Carlier, professeur d'histoire à l'Université Paris VII, Ben Bella était un utopiste. Mais un utopiste assumé.

RFI : Omar Carlier bonjour… Comment Ahmed Ben Bella est-il parvenu, le 15 septembre 1963, à devenir le premier président de l’Algérie indépendante ? Est-ce que c’était une évidence au sein du FLN, au sein de ces Anciens Combattants de l’Indépendance ?

Cette arrivée au pouvoir n’était pas inscrite dans le marbre, mais elle renvoie une assez forte probabilité. Il bénéficie au moment de l’Indépendance à la fois de la légitimité politique qui lui vient de ce qu’il est un des fondateurs du FLN, mais aussi de cet appui de première importance, de l’Armée des frontières et de Boumédiène et de l’état-major en particulier.

Et ce jour du 15 septembre 1963, est-ce qu’il fait date dans l’histoire de l’Algérie ou pas tant que ça finalement, au regard de l’Indépendance ?

Non, ce qui est mémorisé, ce qui fait date c’est le moment de l’indépendance, le momentum décisif pour tous les Algériens et le fait qu’il soit le premier. Peu importe au final ce que l’on pense de lui, en bien ou en mal, en fonction des positionnements idéologiques et politiques des uns et des autres. Mais sa place tient à ce qu’il est présent au début. Il y a quelque chose comme cette puissance du commencement, encore présente aujourd'hui d’ailleurs.

Il faut bien se repositionner dans le contexte de l’époque. On est au début des années 60 ; la fièvre indépendantiste des anciennes colonies, l’antagonisme est-ouest… Ahmed Ben Bella, quelle politique va-t-il vouloir insuffler à l’Algérie ? Il se dit sincèrement socialiste?

Oui, il se dit sincèrement socialiste…

Ses amis sont Castro et Nasser. C’est Cuba, l’Egypte et l’Algérie.

Ce sont vraisemblablement les deux leaders du Tiers-monde dans lesquels il se reconnaît le plus. N’oublions pas qu’à peine revenu de New York et de Washington en tant que premier représentant de l’Etat algérien indépendant – au grand dam de Kennedy qui aurait voulu le garder un peu plus longtemps alors qu’il file très rapidement à Cuba chez Fidel Castro – il y a le problème des fusées, il y a le problème de Cuba, la Guerre froide. Mais c’est aussi l’apogée du Tiers-monde et Ben Bella incarne l’apogée de ces dynamiques, faisant de sa capitale retrouvée – si je puis dire – la Mecque, comme on dit à l’époque, la « Mecque des Révolutionnaires », la Mecque du Tiers-monde, où se retrouveront Mandela et quelques autres effectivement.

Ahmed Ben Bella va tomber de haut puisque dès 1965 il est renversé par un coup d’Etat militaire. Et c’est Boumédiène qui prend le pouvoir pour presque quinze ans et Ben Bella est emprisonné. C’est la traversée du tunnel !

Je ne dirais pas que Boumédiène prend le pouvoir dans la mesure où il l’avait déjà pour une bonne part. Donc des années très brèves, mais où beaucoup de choses se mettent en place et restent en place longtemps, qu’il s’agisse du parti unique, qu’il s’agisse d’une combinaison politico-militaire qui est là dès le début, qu’il s’agisse d’une orientation socialiste qui va être quand même prolongée longtemps (…), d’une idéologie arabe qui se veut ostensiblement en prise avec l’islam, la culture arabe et musulmane.

Omar Carlier, des générations passées, mais si on regarde l’Algérie d’aujourd’hui, le président Abdelaziz Bouteflika était l’un des compagnons d’armes d’Ahmed Ben Bella il y a cinquante ans.

C’est vrai. Il est vraisemblablement d’ailleurs, le dernier de cette génération. Mais allez savoir si éventuellement on ne pourrait pas retrouver un homme de l’ALN dans le contexte de la lutte au pouvoir qui se dessine déjà pour les prochaines présidentielles.

Ahmed Ben Bella qui s’est éteint l’an passé. Il a eu une vie très longue, il est mort à 95 ans. Vous l’avez côtoyé, vous l’avez rencontré à plusieurs reprises vous avez beaucoup écrit sur lui. Quel regard portait-il durant les dernières années de sa vie sur l’Algérie d’aujourd’hui, de ces années 2000-2010 ?

Il voulait se présenter un petit peu comme le Sage, fort de sa longue vie, à jouer un rôle de représentant de l’Algérie, d’un ancien révolutionnaire assagi, mais qui n’a pas renoncé à faire valoir un certain nombre de combats, premier des chefs d’Etat algérien auquel on peut encore demander de servir son pays.

En quelques mots-clés ; l’héritage laissé par Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante ? Votre regard d’historien ?

Un virtuose d’une certaine manière, patriotique anticolonialiste, anti-impérialiste, politique habile, mais ambivalence d’intelligence politique d’opportunisme et aussi de naïveté.

Un utopiste ?

Utopiste, oui, et même assumé jusqu’à la fin.

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