«Afrique 50»: René Vautier, le «petit Breton à la caméra rouge»


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«Vous avez déjà vu un film de René Vautier ? Vous avez de la chance» ironisait en 1998 un critique du Monde. L’œuvre de René Vautier - qui a longtemps subi la censure d’Etat - est peu diffusée et injustement méconnue regrette l’historienne du cinéma Nicole Brenez qui le compare à Joris Ivens. Le joli livre-DVD qui est sorti le 18 septembre contribue à réparer cette injustice. Il permet d’entrer grâce à de multiples éclairages (textes, photos, lettres de René Vautier, vidéos) dans son œuvre et notamment son premier « vrai » film, Afrique 50. Avec sa caméra, René Vautier raconte le monde pour pouvoir le changer, et cela a commencé à Bamako, un beau jour de 1949.

C’est d’abord au cinéaste viscéralement engagé contre le racisme et le colonialisme et donc solidaire - et même partie prenante - des luttes d’émancipation dans les anciennes colonies françaises que le livre-DVD (*) rend hommage. Comme l’explique l’historien de la colonisation Alain Ruscio dans l’un des éclairages que propose le livre, René Vautier fait partie de cette « frange qui a l’anticolonialisme à fleur de peau, qui considère que le combat contre le racisme est une priorité absolue ». Et l’Afrique sera naturellement son terrain d’action.

D’abord l’Algérie

René Vautier © DR

Entre ce pays et le cinéaste, il y a une longue histoire et l’histoire africaine de René Vautier commence en Algérie. Il y voyage pour la première fois adolescent. Le jeune Breton - il est né en 1928 dans le Finistère - accompagne une troupe de théâtre amateur et se perd dans le quartier réservé de Sidi Bel Abbès où une prostituée lui servira d’Ariane.

René Vautier accompagnera ensuite la longue marche des Algériens vers l’indépendance qu’il capte avec sa caméra. D’abord la conquête coloniale et la Toussaint de 1954 expliquées dans Une nation, l’Algérie qui vaudra à son réalisateur d’être - déjà - poursuivi pour « atteinte à la sûreté de l’État». Plus exactement pour ce commentaire : «l’Algérie sera de toute façon indépendante, et il conviendrait de discuter dès maintenant de cette indépendance avec ceux qui se battent, avant que des flots de sang ne viennent séparer nos deux peuples

C’est aussi L’Algérie en flammes, filmé dans le maquis en 1957-58, aux côtés du FLN qui vaudra à son auteur bien des déboires. Et des deux côtés des barbelés puisqu’il sera blessé sur la ligne Morice - il en a gardé un petit morceau de caméra dans le crâne -, recherché par les autorités françaises et, une fois le film fini, emprisonné plusieurs mois par le FLN.  Il ne pouvait en effet admettre de faire la promotion d’un film « réalisé par un Français communiste alors que la direction du FLN affirmait ne recevoir aucune aide communiste » pour ne pas s’aliéner le soutien de pays arabes où les communistes n’étaient pas en odeur de sainteté. Ce n’est qu’en juillet 1960 que René Vautier quittera sa geôle algérienne pour être sacré « premier cinéaste algérien ». Il forme alors les réalisateurs algériens et prend la direction des Cinés-Pops, cinémas itinérants. Le film Algérie en flammes ne sera diffusé en France pour la première fois qu’en 1968, dans la Sorbonne occupée.

Mais c’est Avoir vingt ans dans les Aurès, l’un des rares longs-métrages de fiction qu’il réalisa et le premier film français mettant explicitement en scène la guerre d’Algérie, qui valut à René Vautier d’entrer dans les « classiques » du cinéma français. Classique, davantage par sa notoriété chez ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la décolonisation et au cinéma, que par le message qu’il portait et les conditions dans lesquelles il fut réalisé et diffusé. Construit à partir de témoignages d’appelés et réalisé avec des bouts de ficelle, le film raconte la guerre d’Algérie de ces hommes et interroge sur la manière dont on peut mettre des jeunes « en situation de se comporter en criminels de guerre » explique René Vautier

« Filmer le réel pour participer à l’évolution de la réalité »

Georges Sadoul a dit de lui « René Vautier tranche… par ses convictions, il pense visiblement que lorsqu’un mur se dresse sur la route de ce qu’il veut montrer, la seule solution consiste à foncer dans le mur, caméra au poing et tête en avant. Les murs n’ont qu’à bien se tenir. »

La caméra, René Vautier l’a empoignée pour « donner l’image et le son à ceux que l’ordre veut bâillonner », dès ses études de cinéma à l’IDHEC, juste après la guerre. Mais il avait commencé à se rebeller contre l’ordre imposé quelques années plus tôt, pendant l’Occupation. Il avait alors 16 ans et cet engagement, avec un groupe de « copains », dans un réseau du Sud-Finistère, leur valut d’être les plus jeunes résistants décorés à la Libération.

Pour combler les « trous d’images dans l’histoire de la société française de ce dernier siècle », et notamment l’histoire coloniale, René Vautier a sillonné l’Algérie. Il s’est aussi aventuré dans l'Afrique occidentale française, en 1949-1950 et de cette expédition naîtra le brûlot Afrique 5O, le « premier film militant anticolonial français » selon son auteur.

Afrique 50

Petit flashback. Nous sommes en 1949. Agé de 21 ans, le jeune cinéaste part alors en Afrique occidentale française filmer, pour la Ligue de l’enseignement, la vie quotidienne des paysans africains. En fait, René Vautier prend vite des chemins de traverse : il filme clandestinement le travail forcé, les exactions de l’armée - française - d’occupation dans les villages dont les noms sonnent « aux Africains comme des Oradour », dénonce les compagnies « vautours » qui dépècent l’Afrique, le travail des enfants, les salaires infamants (« vingt noirs à cinquante francs par jour valent moins cher qu’une machine alors usons le noir »), passe par la fenêtre à Abidjan un policier blanc qui fouillait son bagage, est pris en charge par la solidarité africaine, caché sous des légumes, un drap mortuaire ou encore un uniforme d’administrateur des colonies… Le film - ou du moins les bobines que René Vautier parviendra à sauver de la censure - et les péripéties - rétrospectivement jubilatoires - qui ont accompagné son tournage et son montage lui vaudront treize inculpations et une condamnation à un an de prison.

Le cinéaste le plus censuré de France

Les images d’Afrique 5O seront montées tout aussi clandestinement en France et le film ne sera diffusé que via des réseaux associatifs et jamais sur les grands médias nationaux. Il n’a jamais obtenu de visa pour sa diffusion même si depuis 1996, date de sa première projection « officielle » à la Cinémathèque, il connaît une deuxième vie. De même, Avoir 20 ans dans les Aurès, primé à Cannes en 1972, n’a été qu’une fois diffusé sur une chaîne de télévision publique en France.

Colonisation, Algérie… René Vautier a bataillé sur bien d’autres fronts : les luttes des ouvriers, des femmes, les conditions de vie des migrants (Les trois cousins ou Les ajoncs), la pollution (Marée noire, colère rouge ou Hirochirac), les intérêts des pétroliers, l’apartheid en Afrique du Sud, l’usage de la torture notamment en Algérie, l’émancipation de la Bretagne. Des images « arrachées au réel » pour reprendre l'expression de Nicole Brenez, signifiantes et belles, mais ignorées des grands réseaux de distribution.

Le réalisateur raconte dans son autobiographie (**) comment en 1973, alors qu’il faisait une grève de la faim -victorieuse-, pour protester contre la possibilité pour la Commission de censure cinématographique de censurer les films sans avoir à fournir de motifs - le film Octobre à Paris de Jacques Panigel était alors « coincé » dans les tuyaux -, un haut fonctionnaire vint le voir pour lui expliquer les mille et une manières qu’avait la censure de s’exercer.

Le prix à payer pour être ET cinéaste ET citoyen sera été lourd, car s’« il n’y a plus de censure (…) il y a toujours des censeurs » explique René Vautier. Il a été obligé plus qu’à son tour, de « mettre sa peau dans la balance » pour pouvoir filmer comme il l’entendait, au « nom de l’amitié entre les peuples » et sans jamais se départir d’un humour et d’une humilité eux aussi à l’épreuve des balles.

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De sable et de sang : Hamid, naufragé en Méditerranée

Petite fille d'Akjoujt en Mauritanie : photo prise lors du tournage du film "De sable et de sang" © Michel Le Thomas

Le DVD propose, outre Afrique 50 de René Vautier, De sable et de sang, un film de Michel Le Thomas dans lequel René Vautier nous raconte une histoire, celle d’Hamid, jeune Mauritanien, et au-delà interroge sur la réalité de la décolonisation. René Vautier a rencontré Hamid à la fin des années 1980 à Akjoujt en Mauritanie. Il a lui donné sa caméra pour qu’il filme la vie dans cette ville autrefois prospère, sur la route des caravanes, transformée par l’exploitation minière. Puis les mines ont fermé, les jeunes sont partis en quête d’avenir vers l’Europe. C’est le chemin qu’empruntera aussi Hamid, mais il n’atteindra jamais les rives européennes. La caméra sera retrouvée sur une plage du sud de l'Espagne - peu après le naufage d'une patera de migrants - et rendue à René Vautier. L’émotion du cinéaste est poignante. Depuis, le cours du cuivre est remonté sur les grandes places boursières, l’activité a repris à Akjoujt…

 

 

(*) Le livre DVD Afrique 50 est produit par la coopérative audiovisuelle Les Mutins de Pangée. Cet hommage à René Vautier ouvre la collection Mémoire populaire.

 (**) Autobiographie : Caméra citoyenne, éditions Apogée (1998), épuisé

Les citations du texte sont empruntées soit aux articles du livre-DVD soit à Caméra citoyenne.

Le film Afrique 50 sera projeté le 26 septembre au cinéma La Clef à Paris, en présence (sous réserve) de René Vautier. Soirée débat avec aussi Michel Le Thomas, Alain Ruscio, Damien Millet, Moïra Chappedelaine-Vautier... Et l’équipe des Mutins de Pangée.