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Si les impératifs de sécurité collective et la dégradation continue de la situation en Centrafrique justifient amplement la présence d’une vingtaine de chefs d’Etat à la cérémonie festive ayant consacré, ce 19 septembre, l’avènement d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) à la tête de son pays, cette affluence s’explique également par des considérations prosaïques. Les uns ont fait le déplacement pour faire la fête, d’autres pour se faire « pardonner ». D’autres, encore, pour se faire aimer.

Pour peu, on se serait vraiment cru à une conférence internationale. A l’occasion de la cérémonie populaire et festive ayant marqué, ce 19 septembre, le début de son quinquennat, le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), a fait fort. Une cinquantaine de délégations officielles, dont une belle brochette de chefs d’Etat, tous africains, à l’exclusion du président français, François Hollande, qui devait renouveler l’invitation faite à ses pairs de venir assister au sommet sur « la sécurité et la paix » qu’il envisage d’organiser en décembre prochain à Paris.

Une grand-messe pour tenter d’exorciser les vieux démons

Une vingtaine de chefs d’Etat, c’est mieux, beaucoup mieux, que l’effectif de participation à certaines conférences au sommet de l’Union africaine. Vaste pays sahélien aussi grand que le Ghana, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Sénégal, le Bénin et le Togo réunis, le Mali, qui émerge de la plus grave crise de son histoire récente, avait besoin, il est vrai, d’une grand-messe pour tenter d’exorciser ses propres démons et sacraliser son retour à une forme de normalité.

Passons sur le Tchadien Idriss Déby Itno, considéré, au même titre que Hollande, comme un « héros » au Mali pour avoir, avec son homologue français, porté l’estocade aux jihadistes dans les provinces septentrionales. Il était, bien évidemment, en terrain conquis à Bamako. Le Congolais Denis Sassou Nguesso a, pour ce qui le concerne, mis fin à de longues vacances andalouses (un mois dans une station balnéaire du côté de Marbella) pour aller soutenir son « jeune frère » et protégé IBK. Le Guinéen Alpha Condé a fait un break de vingt-quatre heures dans son agenda pour être de la partie, en dépit de la tension politique interne due à la proximité des élections législatives, prévues, sauf report de dernière minute, au 24 septembre.

Le Gabonais Ali-Bongo Ondimba, l’Ivoirien Alassane Dramane Ouattara, président en exercice de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et le Nigérian Goodluck Jonathan, autres puissants soutiens du candidat IBK lors du scrutin présidentiel de juillet-août, ont également fait le déplacement. Tout comme d’ailleurs Jacob Zuma, dont le pays, l’Afrique du Sud, pèse désormais de tout son poids dans les choix politique, diplomatique et économique du continent. Pretoria lorgne aussi, on le sait, le marché ouest-africain, où nombre d’entreprises sud-africaines ont fait, ces dernières années, des percées spectaculaires dans les mines, la téléphonie cellulaire, la sécurité, le transport aérien et commerce de gros.

Reticences à Bamako sur le déploiement de soldats mauritaniens

Le Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, dont le pays entretient quelque 2 250 kilomètres de frontières et des relations plutôt capricieuses avec le Mali, était également des agapes. Le déploiement annoncé par Nouakchott de quelque 1 800 soldats mauritaniens sous bannière onusienne le long de sa frontière commune avec le Mali fait encore l’objet de tractations serrées avec Bamako.

Egalement présents à la nouba bamakoise, le Burkinabè Blaise Compaoré et le Sénégalais Macky Sall, étaient pourtant suspectés par certains, il y a peu, d’avoir activement soutenu Soumaïla Cissé, l’adversaire malheureux d’IBK au second tour de la présidentielle, le 11 août. Les impératifs de sécurité collective, la proximité géographique et, surtout, la raison d’Etat, ont, semble-t-il, eu raison du dépit et des états d’âme, maintenant que les calicots électoraux sont remisés au placard et un président régulièrement élu à la tête du Mali.

Le président tunisien plaide pour une Afrique de Tunis au Cap

En faisant le déplacement de Bamako, le Tunisien Moncef Marzouki confirme son intérêt personnel (et militant) pour une Afrique appréhendée dans son ensemble, de Tunis au Cap, et de Dakar à Djibouti, et non plus, comme son prédécesseur immédiat, Zine el-Abidine Ben Ali, sous le seul prisme maghrébin. Forte de cette nouvelle doctrine, la Tunisie marque progressivement son retour dans le jeu continental. En revanche, la présence active et fortement médiatisée du roi Mohammed VI, est, de l’avis de nombreux observateurs, à inscrire plus nettement au registre de la vieille rivalité qui oppose depuis plusieurs décennies dans les pays subsahariens le royaume chérifien à l’Algérie.

Mohammed VI fait une percée notable dans un pays du «pré carré» algérien

En soi, le déplacement de Mohammed VI au Mali est inédit, tout comme est rare sa présence à une cérémonie d’inauguration, une mission qui échoit généralement, par délégation, au Premier ministre ou au ministre des Affaires étrangères. Depuis son accession au trône, en 1999, une visite officielle du roi du Maroc au Mali a souvent été annoncée, puis sans cesse reportée, sans plus d’explications. Le déplacement actuel intervient dans le sillage d’une assistance massive de Rabat au Mali, suite aux inondations qui ont fait récemment des dizaines de victimes et des milliers de sans-abris à Bamako et à l’intérieur. Rotations aériennes, mission médicale assistée, hôpital militaire de campagne, distributions gratuites de vivres et de médicaments : le roi n’a pas lésiné sur les moyens, histoire de se faire aimer d’une élite politique malienne soucieuse, depuis plusieurs décennies, de ne pas déplaire à l’Algérie, qui partage, il est vrai, quelque 1 400 kilomètres de frontière avec le Mali.

Le roi du Maroc Mohamed VI ( G) et le président malien Ibrahim Boubakar Keïta, à Bamako, le 19 septembre 2013. © REUTERS/Thierry Gouegnon

En dépit de la présence active de capitaux marocains au Mali, des vols en permanence surbookés des avions de Royal Air Maroc reliant Bamako à Casablanca, et de la nette propension de la classe moyenne malienne à aller se soigner dans les hôpitaux rabtis ou casablancais, le Mali faisait figure, jusque-là, de « chasse gardée » de l’Algérie, et pas uniquement à cause de la géographie et des impératifs sécuritaires dans une bande sahélienne transformée en sanctuaire par des trafiquants et des groupes armés. Le Mali est ainsi, aujourd’hui encore, l’un des rares Etats francophones d’Afrique à reconnaître la République arabe sahraouie démocratique (RASD), une décision intervenue le 4 juillet 1980 sous la présidence du général Moussa Traoré (1968-1991) et que ni Alpha Oumar Konaré (1992-2002) ni Amadou Toumani Touré (2002-2012), qui ont hérité de la direction de l’Etat, n’ont osé dénoncer. Sans doute, de peur de susciter l’ire et les représailles d’Alger.

En se rendant à Bamako, où il a pris un bain de foule, le 18 septembre, Mohammed VI réussit donc un joli coup diplomatique et une percée notable dans le « pré carré »  d’Alger. Signe annonciateur de cette embellie : quelques jours avant de prendre son vol pour le Mali, le souverain a appris, sans doute avec délectation, la nomination de l’un de ses thuriféraires, Toumani Djimé Diallo, au poste – stratégique – de secrétaire général de la présidence, à Bamako. Début septembre encore, cet ingénieur agronome de 65 ans, chantre du retour du royaume chérifien dans le jeu diplomatique continental, était ambassadeur du Mali au… Maroc.

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