La Centrafrique est en passe de devenir un facteur d'instabilité pour toute la région


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A la tribune des Nations unies mardi 24 septembre  à New York, Francois Hollande a lancé un cri d’alerte. La situation catastrophique que connaît le pays depuis des mois, s'est encore aggravée ces derniers jours. Elle fait l'objet ce mercredi à New York, en marge de l’assemblée générale de l’ONU, d’une réunion ministérielle. Le président français a demandé un soutien logistique et financier pour la force panafricaine qui doit se déployer en Centrafrique et compter, à terme, environ 3600 hommes. De plus en plus, l’entourage du chef de l’Etat admet l'éventualité d'un renforcement du contingent français sur place en cas de détérioration rapide de la situation. Les 450 militaires français stationnés à Bangui pourraient recevoir le renfort d’environ 300 hommes en provenance de la base de Libreville.

Autour de la table, les représentants de la France, de l'Union européenne, de l’Union africaine, des Etats-Unis et des pays de la région. Et bien sûr, des Centrafricains pour plaider la cause de leur pays, parmi lesquels cinq personalités de la société civile emmenées par le CCFD-Terre Solidaire et le Secours catholique.

Parmi ces personnalités qui font le voyage de New York, il y a l'évêque de Bossangoa , Mgr Nestor Désiré Nongo-Aziagbia. Son diocièse, situé à environ 300 km au nord de Bangui, est devenu il y a deux semaines le point focal de la crise centrafricaine.

Exaspérés par les exactions de la Seleka, les paysans des environs se sont armés pour riposter. Et l'engrenage de la violence s'est enclenché, prenant un tour religieux. «Nous sommes arrivés à un point où la population musulmane qui est assimilée, à tort, aux éléments de la Seleka se sent en insécurité et ne peut pas sortir de la ville de Bossngoa, explique Mgr Nongo Aziagbia. Les populations non-musulmanes, autochtones, se sentent aussi en insécurité quand ils vont aux champs parce qu’elles peuvent aussi se faire attaquer par la Seleka ou d’autres groupes.» Musulmans de la Seleka contre paysans chrétiens qui ripostent, et s'en prennent à leur tour aux éleveurs musulmans venus du nord.

C'est aussi le triste constat fait par un imam de Bangui, Abdoul Aziz Magba-Gakara. Il faisait partie il y a dix jours d’une délégation de hauts dignitaires religieux, chrétiens et musulmans, venus de Bangui à Bossangoa pour prêcher le dialogue et la paix, ou tout au moins tenter de désamorcer la situation. « Les chrétiens et les musulmans ont toujours vécu en harmonie, jusqu’à ce jour, explique l’imam Abdoul Aziz. De part et d’autres, musulmans et chrétiens se marient entre eux. Ce qui se passe aujourd’hui dépasse l’entendement. Cela peut dégénérer en un conflit religieux parce que la population confond les éléments de la Seleka, qui ne parlent que l’arabe, avec les musulmans, si bien que la population chrétienne de Bossangoa estime que ce sont les musulmans qui les agressent. C’est comme ça que par ricochet, elle s’attaque à la population musulmane.»

Des milliers de réfugiés

Les affrontements qui ont éclaté il y a 15 jours ont poussé des milliers d'habitants des alentours à se réfugier à Bossangoa. Selon une estimation réalisée le week-end dernier par l’Office des Nations unies pour les Affaires humanitaires (OCHA), ils seraient 36 000 à s’entasser dans les locaux désertés de la sous-préfecture de Bossangoa, dans la mission catholique ou dans une école, notamment. Ils survivent dans des conditions déplorables. Les étals des marchés et des boutiques de la ville sont vide.

Ils ne sont plus approvisionnés par les paysans de la région qui ont fui, ou dont les champs sont occupés par les troupeaux des éleveurs venus du Nord. Pas de vivres ni d’eau. «Les déplacés creusent des puits ou cherchent des sources, explique Amy Martin, responsable d’OCHA en Centrafrique. Notre crainte ce sont les conditions d’hygiène. Notre priorité c’est l’assainissement et la mise en place de latrines. »

En fait, si les événements se sont accélérés ces dernières semaines, l’anarchie en Centrafrique ne date pas d’hier. Depuis le renversement de François Bozizé en mars dernier, la situation n'a fait que se dégrader. L’ONU estime à 1 million 600 000 le nombre de Centrafricains qui ont besoin d’aide. Selon le Programme alimentaire mondial, aujourd'hui, 500 000 personnes ont un besoin immédiat d'assistance alimentaire. Et cela devrait s'aggraver puisque la saison des semences a été bouleversée par cette nouvelle situation d’urgence.

Sécurité et désarmement

Depuis le délitement de ce qui restait des Forces armées centrafricaines (FACA) l’hiver dernier, lors de l’offensive qui a abouti à la chute de Bozizé, le pays ne dispose plus d’armée. A Bangui, ce sont les soldats des pays d’Afrique centrale et les militaires français qui assurent un minimum de sécurité et patrouillent dans la ville. Les ex-rebelles de la Seleka se comportent en pays conquis commettant les exactions à répétition, dénoncées très régulièrement dans tout le pays.

Dès son accession au pouvoir et la mise en place de la transition, Michel Djotodia avait inscrit en haut de sa liste de priorités la réforme du secteur de la sécurité. Chantier resté au point mort. Au mois de juin déjà, l’International Crisis Group (ICG), dans son rapport consacré à la Centrafrique, en rappelait la necessité impérieuse.

Aujourd’hui si l’urgence semble davantage liée à la réconciliation des communautés religieuses pour éviter un embrasement, la reconstitution des forces de sécurité est toujours indispensable à la stabilisation du pays et devra commencer par le désarmement des ex-rebelles de la Seleka. «Les autorités ont pris quelques mesures dans ce domaine, explique Thierry Vircoulon, responsable de l’Afrique centrale à l’ICG. Mais tant qu’il n’y aura pas une force internationale qui contraigne les commandants de la Seleka et tant qu’il n’y aura pas un appui financier pour soutenir ce processus de Désarmement-Démobilisation-Réinsertion, les choses resteront assez virtuelles

Vers des sanctions contre la Seleka ?

Depuis longtemps les Organisations de défense des droits de l’homme dénoncent elles aussi la Seleka comme cause de tous les maux. Dans son rapport publié le 18 septembre, Human Rights Watch recense un certains nombre d’exactions commises entre mars et juin 2013. L’organisation pointe clairement un doigt accusateur vers la Seleka, dont le président Djotodia a prononcé il y a dix jours, la dissolution.

« La décision du président prouve bien que cette coalition hétéroclite et incontrolée était criminogène, affirme Jean-Marie Fardeau, le directeur France de Human Rights Watch. Il faut absolument chercher qui a pu ordonner de procéder à ces exactions, prenant en otage des milliers de civils qui n’avaient rien demandé. Nous demandons que les Nations unies décident de sanctions contre les principaux commandants de la Seleka qui ont pu commettre des crimes. Cela montrerait politiquement qu’ils doivent être mis en dehors du système centrafricain.»

Si rien ne s’arrange, la Centrafrique risque de devenir un facteur d’instabilité pour toute la région. La semaine dernière, le président tchadien Idriss Déby Itno a dit craindre de voir le pays devenir « un sanctuaire pour terroristes ». Une thèse que le chercheur de l’ICG prend au sérieux. « On peut craindre que le pays ne devienne un refuge pour les éléments de Boko Haram, engagés dans une vraie guerre dans le nord du Nigeria, soutient Thierry Vircoulon. Compte tenu du fait qu’il n’y a plus d’Etat ni de contrôle dans ce pays, les éléments de Boko Haram pourraient venir s’y cacher. Des gens de Boko Haram ont déjà été repérés dans les pays environnants. » Et Thierry Vircoulon de mettre en garde qu’un tel scénario pourrait arriver très vite.

→ A (RE)LIRE : RCA, la société civile veut faire entendre sa voix à New York

Victimes des crimes de la Seleka. © RFI