Le «jihad du sexe» en Tunisie: info ou intox ?

Lotfi Ben Jeddou, ministre de l'Intérieur, lors d'une conférence de presse à Tunis, le 26 juillet 2013.
© AFP PHOTO / FETHI BELAID

La rumeur courait depuis des mois. L’intervention du ministre tunisien de l’Intérieur, jeudi19 septembre à la tribune de l’Assemblée nationale constituante (ANC), lui a donné un écho inattendu. Selon Lotfi Ben Jeddou, de plus en plus de « jeunes femmes partent (en Syrie) pour un soi-disant jihad-al-nikah (guerre sainte du sexe en arabe, NDLR) ». « Elles ont des relations sexuelles avec vingt, trente, cent jihadistes au nom du jihad al-nikah », puis « reviennent enceintes ».

Quel crédit accorder à ces déclarations ? Même s’ils elles ont été largement relayées, notamment par les médias tunisiens, de nombreux observateurs appellent à la prudence, voire démentent l'information. Il est vrai que des Tunisiennes partent au jihad en Syrie. Mais leur nombre reste marginal comparé aux nombre d'hommes : on parle d'une soixantaine de cas, contre au moins 2 000 Tunisiens, selon les estimations qui circulent.

Car il est vrai aussi que le phénomène du départ au jihad existe et prend même de l’ampleur en Tunisie, même si le ministre tunisien de l’Intérieur assure lutter pied à pied, et affirme que depuis sa prise de fonction en mars, « 6 000 […] jeunes ont été empêchés d’aller là-bas ».

Une forme légitime de « guerre sainte »

En revanche, l’existence d’une théorie du jihad-al-nikah, et de filières spécifiques de jeunes femmes qui seraient manipulées puis recrutées pour aller assouvir les besoins des combattants est loin d’être prouvée.

Selon la presse tunisienne, ce phénomène serait apparu après la publication d’une fatwa édictée par un cheikh saoudien. Fatwa selon laquelle, le jihad-al-nikah serait considéré comme une forme légitime de « guerre sainte » et permettrait donc des rapports sexuels hors mariage, avec des partenaires multiples. Mais selon d’autres sources, le prédicateur en question aurait démenti avoir jamais édicté une telle fatwa.

Quant au ministre de l’Intérieur, il a apporté très peu de précisions à l’appui de ses propos. Rien sur les conditions de recrutement, ni sur le nombre de jeunes filles qui seraient rentrées en Syrie enceintes, rien non plus sur les conditions dans lesquelles elles ont été prises en charge.

Rumeurs

Il y a bien quelques témoignages qui circulent sur internet de femmes qu'on aurait essayé de convaincre de partir ou de parents désespérés, mais cela reste des témoignages anonymes et non vérifiés, eux-aussi.

Comment donc interpréter les propos du ministre de l’Intérieur ? Est-il victime, lui aussi, des rumeurs ? Ou bien s’agit-il d’une forme de manipulation à des fins politiques  ? Longtemps, le gouvernement tunisien a été accusé par l'opposition d'être trop laxiste vis-à-vis d'Ansar al-Charia, le principal mouvement jihadiste tunisien, et après la crise politique ouverte par l'assassinat en juillet de Mohamed Brahmi, attribué aux salafistes.

Le gouvernement durcit le ton envers cette organisation. Il aurait donc intérêt à relayer ces rumeurs, pour discréditer le mouvement salafiste et montrer qu’il le combat. Ansar al-Charia a été classée organisation terroriste à la toute fin du mois d'août, et cette sortie du ministre de l'Intérieur serait, selon cette hypothèse, un nouvel avatar de la guerre ouverte engagée contre ce groupe.