Marc Lavergne sur RFI: «Au Soudan, on a une crise endogène liée à une question économique»


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Trois mille personnes ont à nouveau manifesté dans les rues de Khartoum ce samedi 28 septembre. Un mouvement contre la vie chère, contre la hausse des prix du carburant et un bilan incertain : on parle d’une trentaine de morts mais des organisations de défense des droits de l’homme, elles, évoquent jusqu’à 60 tués. Des manifestations qui s’inscrivent désormais dans la durée et qui semblent s’amplifier au fil des jours. Ce samedi soir, des membres du parti au pouvoir se sont élevés contre la répression meurtrière. Entretien avec Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS.

RFI : Qui manifeste, aujourd’hui, au Soudan ?

Marc Lavergne : Ce sont des jeunes, comme dans la plupart d’autres pays, mais pas seulement, il y aussi des femmes. Ce ne sont pas encore des manifestations aussi massives que celles auxquelles on a pu assister lors des « printemps arabes » et ce n’est pas du tout pour les mêmes causes. Là, on a vraiment une crise endogène, liée à une question économique qui est finalement la crise que traverse le Soudan. C’est-à-dire le nouveau Soudan qui reste depuis la sécession du Sud en juillet 2011 et ce Soudan qui est privé de ses ressources pétrolières. Donc, une crise qui se traduit par une hausse des prix et des difficultés de vie pour la majorité de la population urbaine.

Une crise économique, une crise sociale, mais quand même, ces derniers jours, on a entendu de nouveaux slogans avec des revendications plus politiques.

En effet, on a des banderoles qui apparaissent en disant, comme dans beaucoup de pays arabes, « Nous voulons la chute du régime ». C’est quelque chose d’assez nouveau parce que pendant les « printemps arabes», finalement, il y avait eu des tentatives de manifestation, mais vite avortées parce qu’il y a des questions qui sont spécifiques à Khartoum et au Soudan. C’est évidemment la température terrible en été, et puis les dimensions de cette ville qui est séparée par des fleuves – le Nil bleu et le Nil blanc – qui font des césures entre les différents quartiers. Donc une difficulté à organiser des manifestations spontanées et à les faire démarrer. Et puis il y a la nature du régime aussi qui est un frein à cette expression populaire, bien entendu.

Est-ce que justement la protestation a surpris le pouvoir ? Pour l’instant les déclarations ont été plutôt rares.

Oui, je pense que le pouvoir savait à quoi s’en tenir, il connaît très bien l’état économique du pays, les souffrances de la population et s’il a pris ces mesures, c’est parce qu’il y est contraint, c’est qu’il y a vraiment un problème d’équilibre budgétaire. A la différence de beaucoup d’autres gouvernements auxquels on a pu faire allusion ou auxquels on a eu affaire dans la région, le gouvernement soudanais est un gouvernement fort, un gouvernement compétent, un gouvernement qui est là depuis 1989, donc appuyé sur une armée, sur un service de sécurité et sur une idéologie qui se veut islamiste. Un régime dont on sait qu’il n’hésite pas à tuer, à mener des guerres de répression contre tous les mouvements de résistance qui peuvent surgir dans l’ensemble du pays. Donc la population est un petit peu tétanisée face à ce pouvoir et a perdu toute capacité, ou une grande partie de sa capacité, à se soulever.

C’est peut-être un signe d’inquiétude : des journaux ont été saisis et les connexions internet ont été coupées.

Oui, ce sont des mesures d'un « bon » gouvernement, c’est-à-dire qu’ils savent très bien d’où vient le danger. La presse était relativement libre dans la mesure où elle ne présentait aucun danger et puis internet également, il y a des blogueurs au Soudan. Il y a donc derrière cette chape de plomb politique, ce contrôle de la politique, de l’économie par un pouvoir absolu, ces espaces de liberté qui étaient maintenus, pour offrir un visage à l’Occident peut-être et aussi, pour offrir à cette catégorie un petit peu éduquée de la population, très minoritaire, des espaces de respiration. Donc, on a verrouillé tout ça tout de suite, ce qui est une « bonne » mesure de prévention.

Vous souligniez le caractère assez spontané des manifestations, mais c’est peut-être une conséquence du contrôle du régime. Les rassemblements sont assez éclatés, il n’y a pas de cortèges massifs mais plutôt une dissémination des défilés.

Oui, ça exprime un état d’esprit dans l’ensemble des villes du pays, les campagnes évidemment sont complètement en dehors du phénomène. Ça a commencé à Oued Madani, à près de 200 kilomètres de Khartoum, qui est une ville universitaire, une ville assez évoluée, industrialisée dans une certaine mesure, au milieu de la région riche du pays, l’al-Jazirah, la région agricole. Puis c’est venu à Khartoum et plus spécifiquement à Omdourman, c’est-à-dire la ville qu’on considère comme la capitale du Soudan profond, la ville arabisée musulmane, autour du marché. Mais ça n’a pas atteint les cercles universitaires de la capitale ou bien les centres administratifs, les fonctionnaires. Donc le pays continu de tourner de façon normale, à part les transports en commun qui ont été gelés parce que c’est les premiers touchés, bien sûr, par la hausse du prix de l’essence.

Et les écoles ont été fermées par mesure de sécurité. En tout cas, ce mouvement n’a pas été initié par les partis politiques, pourtant on a entendu, par exemple, l’opposant Sadiq al-Mahdi, s’exprimer, appeler à la manifestation, appeler aussi au départ du président Omar el-Bechir. Est-ce qu’on peut parler de récupération ?

C’est une tentative de récupération, on peut se demander si elle va être opératoire, parce que Sadiq al-Mahdi c’est un revenant quand même. C’est quelqu’un qui a été Premier ministre dans les années 1960 puis qui a été déposé, quand il était Premier ministre, en juin 1989. Depuis lors, il a un jeu un petit peu ambivalent puisque lui-même, finalement, a ouvert la porte à ce régime par son incapacité à gouverner le pays et par ses penchants pour un islamisme à la fois éclairé, mais quand même assez radical. Aujourd’hui, c’est un personnage âgé, qui ne résonne pas auprès de la jeunesse et qui, finalement, est né avec ce régime et n’a comme référence que ce régime et qui, pour le reste, est un petit peu détaché du système confrérique traditionnel de cette grande bourgeoisie qui a régné sur le Soudan jusqu’au coup d’Etat islamiste de juin 1989.